EXPOSE GROUPE ABRAHAM LE 6/11/2019
Dans les écritures chrétiennes, quand Dieu parle, comment l’entendons-nous ?
Avec Catherine Cicéron et Christian BOUZY
Comment les personnages bibliques entendent Dieu parler ?
Les modalités varient d’un auteur à l’autre. Et le texte biblique ne développe pas toujours le processus qui a conduit un individu ou une communauté à découvrir la révélation. Ainsi dans Genèse 15 v1, on lit : « La Parole du Seigneur fut adressée à Abram », mais est-ce par une longue méditation intérieure ou par un songe, ou à l’occasion de la visite d’un voyageur, cela n’est pas précisé. En Genèse 18 par contre, on comprend que c’est à travers la visite de trois voyageurs qu’Abram entend une parole de Dieu. Pour d’autres, comme Joseph, Jérémie, Amos ou Osée, c’est par un songe ou une vision que Dieu se révèle. Parfois, c’est à travers un geste précis ou une parabole vivante ; le prophète Osée épouse une prostituée pour expliquer au peuple combien son infidélité fait souffrir Dieu. Selon les épîtres de Paul aux corinthiens, c’est dans un jeu de questions réponses que la parole est révélée. Pour Luc 1 v 1 à 4, c’est le résultat d’une longue enquête, et l’auteur en énumère les étapes successives ; le témoignage oculaire des disciples qui relatent ce qu’ils ont vu et entendu ; le fait que plusieurs auteurs ont collecté des témoignages et ont commencé la rédaction d’un récit ; un examen critique des sources etc.
Ainsi selon le texte biblique, Dieu ne se révèle pas de la même manière à tous. Mais on peut cependant repérer des caractéristiques communes : c’est une parole plus performative que descriptive qui est révélée ; parfois dans la solitude mais souvent dans la rencontre avec un autre/des autres ; c’est un processus vivant qui se poursuit de génération en génération et à travers un partage communautaire (la révélation ne s’est pas arrêtée au premier individu qui en a été le bénéficiaire et le texte biblique lui-même est le fruit de relectures successives sur plusieurs générations).
Une parole toujours interprétée
En Luc 10 v 25-28, un spécialiste de la loi (légiste) interroge Jésus en ces termes : « Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? » Aussitôt Jésus le renvoie à lui-même : c’est-à-dire à sa propre lecture : « qu’est-il écrit dans la loi ? comment lis-tu (anaguinôskô=(litt) connaître à nouveau) ? » Ainsi, la Parole n’est pas un produit prêt à consommer sans rien faire. Elle exige que nous soyons acteurs. Elle mobilise notre intelligence, nos émotions et notre vie toute entière. Elle s’interprète.
Autrement dit, on ne peut affirmer de façon péremptoire que la Parole de Dieu nous est directement livrée dans le texte biblique, qu’il n’y a plus de questions à se poser et qu’il suffit de la recevoir (lecture littéraliste). En réalité, il y a l’épaisseur de l’histoire de chacun, il y a les attentes et les désirs de chacun. Il y a le contexte qui varie d’une personne à l’autre (culturel, politique, économique, âge, santé…) et qui fait caisse de résonnance pour chacun de façon particulière, à l’image d’un violon jamais identique à un autre. Une parole proclamée ne résonne (raisonne) pas de la même manière d’une personne à une autre. C’est un fait que Jésus prend en compte. Davantage, c’est un appel et une exigence qu’il pose au légiste : il est important que toi de ton côté, tu fasses l’effort de lire et d’interpréter ce que tu lis.
La valorisation de la capacité d’interprétation qui est donnée à chacun-e, plaide en faveur d’une approche historico-critique du texte plutôt que littéraliste (sans pour autant rejeter d’autres lectures toutes aussi pertinentes : structurales etc.)
Une lecture accompagnée ou communautaire …
Pour lire la Parole plusieurs possibilités on peut le faire seul ou avec d’autres…
Dans le livre des Actes 8, 26-35 : 26 L’ange du Seigneur adressa la parole à Philippe en disant : « Mets-toi en marche en direction du sud, prends la route qui descend de Jérusalem à Gaza ; elle est déserte. » 27 Et Philippe se mit en marche. Or, un Éthiopien, un eunuque, haut fonctionnaire de Candace, la reine d’Éthiopie, et administrateur de tous ses trésors, était venu à Jérusalem pour adorer. 28 Il en revenait, assis sur son char, et lisait le prophète Isaïe. 29 L’Esprit dit à Philippe : « Approche, et rejoins ce char. » 30 Philippe se mit à courir, et il entendit l’homme qui lisait le prophète Isaïe ; alors il lui demanda : « Comprends-tu ce que tu lis ? » 31 L’autre lui répondit : « Et comment le pourrais-je s’il n’y a personne pour me guider ? » Il invita donc Philippe à monter et à s’asseoir à côté de lui. 32 Le passage de l’Écriture qu’il lisait était celui-ci : Comme une brebis, il fut conduit à l’abattoir ; comme un agneau muet devant le tondeur, il n’ouvre pas la bouche. 33 Dans son humiliation, il n’a pas obtenu justice. Sa descendance, qui en parlera ? Car sa vie est retranchée de la terre.34 Prenant la parole, l’eunuque dit à Philippe : « Dis-moi, je te prie : de qui le prophète parle-t-il ? De lui-même, ou bien d’un autre ? » 35 Alors Philippe prit la parole et, à partir de ce passage de l’Écriture, il lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus.
Ici une manière dont Dieu parle à l’homme : verset 26 Philippe écoute l’ange, comme Abraham il part, sur la route déserte ! sur cette route déserte un homme, non juif, mais ayant été à Jérusalem pour adorer, lit un passage d’Isaïe.
Philippe entend l’homme après avoir entendu la parole de l’Esprit lui demandant de se rapprocher. L’entendant il le questionne. Sa question fait penser à celle de Jésus au scribe « comment le lis-tu ? » mais contrairement au scribe, l’eunuque a besoin d’être guidé. Philippe le rejoint dans son char et le dialogue s’engage.
 dans ce passage, non seulement la Parole circule mais elle agit, met en mouvement.
Philippe écoute la parole de l’ange puis de l’Esprit avant d’entendre l’homme, à chaque fois il se met en marche, il court même. L’homme écoute Philippe et ses explications arrête son char et en descend pour être baptisé.
L’ouverture à l’Esprit.
L’homme lisait seul mais pour interpréter et comprendre cette Parole il a besoin d’un guide et ce guide lui-même a été guidé. Le guide pour Philippe sera l’ange et l’Esprit Saint.

Ceux qui pratiquent la « lectio divina »1 ne la font bien que s’ils lisent en laissant dès le début à l’Esprit de Dieu, la liberté de les éclairer…
Pour bien entendre il faut se laisser ouvrir l’oreille par l’Esprit, alors nous pouvons parler (cf Philippe). C’est ce que nous raconte Marc au chapitre 7, 31-27, la guérison du sourd muet.

32 Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler et supplient Jésus de poser la main sur lui. 33 Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue.
34 Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » 35 Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement.
« Les yeux levés au ciel » une manière de dire la relation constante entre Jésus et Dieu. C’est avec l’aide de Dieu qu’il ouvre l’oreille du sourd. Cela fait écho avec Isaïe 50, 4-5
04 Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute.
05 Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé.

Comment Jésus nous a parlé
« Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les Prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles. » Hébreux 1,1
« Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » Jean 1,14
Jésus, Dieu fait homme, Dieu qui plante sa tente au milieu des hommes. Jésus fils de Dieu qui nous parle !
Les paraboles
Jésus parlait en paraboles. Il n’a pas inventé ce langage et il n’est pas le seul à l’utiliser (très présent dans le premier testament et dans la littérature rabbinique), mais chez lui, cela devient une habitude ; la tradition écrite lui attribue plus de 40 paraboles). Jésus parlait en paraboles à toutes sortes d’auditeurs ; aux foules, à ses disciples, aux responsables religieux. A son écoute, ses auditeurs sont souvent troublés, parfois déstabilisés, certaines fois transformés, dans tous les cas provoqués ou appelés à se mettre en route. Jésus à le goût des images et des comparaisons et plus largement du langage poétique (du verbe grec poéiô qui signifie faire, créer, fabriquer) qui multiplie les possibilités de sens, élargit l’espace de nos compréhensions (quitte à être équivoques) et agit dans le for intérieur de chacun, sa raison, son imaginaire mais aussi ses émotions.
Certes la parabole exige du temps, celui de raconter, celui d’écouter et celui de se rencontrer.
En parlant en paraboles,
--Jésus cherche à établir un lien privilégié avec chacun, partant d’une réalité familière (le travail, la cuisine, la semence, les repas et les fêtes ; le merveilleux n’y a pas sa place)
--cependant, à la réalité familière, il ajoute des éléments étranges qui étonnent (ex Mat 22 v 1-4 où les invités ne viennent pas et où le maître se met en colère…). Selon l’étymologie du mot parabole (« jeter à côté, mettre en dehors du droit chemin »), l’histoire peut dérouter, hors des sentiers battus, faire aller au-delà.
--il ne soumet par l’auditeur à la force d’une démonstration linéaire ou d’une logique argumentative (en entonnoir), mais au contraire lui ouvre un espace d’appropriation (au risque de ne pas être suivi ; Matt 11v15 « que celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »)
--il n’est pas question d’un savoir à enseigner mais d’une expérience à communiquer, notamment sur la proximité du règne de Dieu qui est déjà là mais pas encore.
--Le langage de la parabole est performatif plutôt que descriptif.

Une Parole qui nous rend frères
Après avoir recommandé à ceux qui l’écoutent de faire attention à la manière dont ils écoutent (luc 8,18). Jésus va préciser à ceux qui lui disent que sa mère et ses frères le cherchent : « Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. » Luc 8, 21
Une parole à écouter dans une attitude d’ouverture qui nous rend solidaires de Jésus et des autres écoutants. Une parole qui nous invite à une pratique.

La parole en action et en service
Jean 13 v 1 à 16 : Ce texte met en scène un des moments ultimes de la révélation pour le 4ème évangile (l’heure de Jésus est venue de vivre un passage décisif ; ultime réplique de la pâque juive) à travers un geste où l’essentiel est dit, celui du lavement des pieds qui est présenté comme un condensé de l’Evangile (Bonne nouvelle). Nous aurions pu prendre un autre moment, celui du tombeau vide, point culminant dans l’évangile de Marc, ou celui de la croix qui est au centre de la prédication de l’apôtre Paul, ou celui de la Cène/eucharistie. Jean lui choisit ce moment-là à la place de l’institution de la Cène (qu’il n’oublie pas cependant puisqu’il l’évoque ailleurs de façon allusive).
--« il les aima jusqu’au bout (Telos marque un achèvement, ainsi on peut comprendre jusqu’au bout de l’amour ou jusqu’au bout de la vie c a d jusqu’à la mort) » cette phrase exprime tout le projet de Dieu pour les humains
--ce récit met en lumière aussi que Dieu n’est pas là où on l’attend. Il n’est pas en haut, il ne se manifeste pas comme un Seigneur ou un maître en position de dominateur. Il se place tout en bas, dans la position du serviteur. Révélation trop folle et scandaleuse et inacceptable pour Pierre.
--« ce que je fais, tu ne peux le comprendre à présent. Mais tu le comprendras plus tard » il faut du temps pour comprendre. La révélation ne se fait pas d’un seul coup. C’est un chemin de toute une vie, et même au-delà
--« vous êtes appelés aussi à vous laver les pieds les uns les autres » notre attention est portée sur l’amour et le service d’autrui. Plutôt que de spéculer sur Dieu, son existence, sa nature ou son identité, quête qui ne débouche que sur un grand vide (celui du tombeau ?) car Dieu reste à jamais inaccessible, mieux vaut porter notre attention sur ce qui rend humaine et acceptable notre existence sur terre.