Groupe Abraham Mercredi 11 décembre 2019 :
« Quand Dieu parle….Comment l’entendons-nous ? »
A travers cette présentation nous allons essayer de cerner la question en regardant comment la tradition musulmane s’est emparée de cette question à travers ses approches du texte coranique et la tradition prophétique. Nous proposerons une illustration significative de la question.
1 Dieu …parle…via quels langages ?
On peut appréhender différents types de langage de Dieu que la tradition musulmane « reconnaît », sans en exclure d’autres, car Dieu dit de lui-même :
« J’étais un Trésor caché, J’ai aimé à être Connu, J’ai donc créé les créatures afin d’être Connu. » 1
A Les signes : AYAT
La tradition musulmane va distinguer deux grandes catégories de mode de langage de Dieu :


La CREATION « KITAB EL MANCHOUR » et la DESCENTE « KITAB EL MANZIL ». Pour chaque langage va correspondre des signes, des « AYAT », on parle ainsi de « AYAT » du Coran et de « AYAT » de la création. Ces signes, ces AYAT, sont à « discerner » au moyen de deux organes essentiels de l’Homme : le QALB (cœur) et le AQL (l’intellect). Cette centralité fait écho aux deux modes de « révélations », les « deux lumières » du texte coranique : « …Lumière sur Lumière. En vue de Sa Lumière….Dieu propose des paraboles aux humains » Coran 24/35 sourate La Lumière. Les paraboles qui nous sont présentées doivent nous aider à méditer sur notre propre réalité et sur la réalité du monde, des mondes….
B Le Coran : parole de Dieu
Réciter, transmettre, apprendre, ramasser…Le Coran est alors, sous la double approche sémantique et religieuse, la récitation de la Parole descendue (« révélée ») par Dieu, une « Récitation enveloppante ». Parole descendue sur le prophète Muhammad par l’intermédiaire de l’Ange Gabriel assimilé à un des aspects que prend l’Esprit de la Sainteté (rûh al qudus). Le Coran avec les autres « descentes » (révélations) apparaissent aux communautés humaines selon leur évolution dans le temps et l’espace, ce qui forme un cycle de « révélations », comme il y a un cycle de « prophétie ». Cette récitation va se matérialiser par un « Kitab » (écriture) dont toutes les parties se tiennent pour en former un tout cohérent, en l’occurrence une cohérence circulaire (et non chronologique ou linéaire) : « Une Ecriture bénie que Nous avons fait descendre jusqu’à toi afin qu’ils méditent ses Signes et que ceux qui sont doués de conscience profonde se souviennent » Coran 38/29. Le Coran, Parole de Dieu se veut inépuisable et infinie… « Si tout ce qui est d’arbre sur terre devait être des calames et la mer se grossir de sept mers, les Paroles de Dieu ne s’épuiseraient pas » Coran 31/27, « Si la mer devenait une étendue d’encre pour écrire les Paroles de mon Seigneur, la mer s’épuiserait avant que ne s’épuisent les Paroles de mon Seigneur, même si Nous ajoutions une quantité d’encre équivalente » Coran 18/109

C Hadith qudsi : Un hadith désigne un « récit », « propos » rapportant une parole ou un acte du prophète Muhammad. On le dit « qudsi » « divin » lorsque le sens du hadith vient de Dieu (à distinguer du Coran) alors que les mots sont ceux du prophète. On le reconnaît par son commencement : « Dieu dit…)
2 L’Homme capable de Dieu
Nous avons vu que Dieu aime être connu, ce à quoi fait écho ce hadith prophétique : « Celui qui se connaît, connaît son Seigneur ». L’Homme ainsi capable de Dieu, notamment via sa « Fitra », son aspiration naturelle au divin, à l’absolu, actualise son « mithaq », pacte primordiale, via l’attestation de foi « Chahada », son adoration « Ibada » « C’est Toi que nous adorons… » Coran 1/5 et son action « Dis : « Je ne suis qu’un être humain comme vous. Il m’a été révélé que votre Dieu est un Dieu unique. Que celui qui espère rencontrer son Seigneur accomplisse le bien et Lui voue son adoration sans jamais Lui associer personne » Coran 18/110. L’amour, la connaissance et l’intelligence jouent un rôle primordial dans cette réception du Divin. Ainsi la tradition musulmane n’a cessé de méditer, comprendre, interpréter et commenter les Signes de Dieu « AYAT », de manière à mieux cerner l’Unicité Divine, en l’éprouvant à la fois intellectuellement et intérieurement. Les crises passées et actuelles, n’ont pas eu raison de cette persistance. Une caractéristique de la spiritualité musulmane est le lyrisme déployée de l’adoration divine (Ibn Ata Allah, Ghazali, Rumi, Ibn Arabi, etc..). Le « Dhikr », le souvenir intime de Dieu, par Ses Noms, Ses attributs, Ses qualités, etc…. Dire les mots et les méditer permet d’accéder à une part de l’Essence divine et d’assimiler en soi la connaissance ultime. En parallèle, l’observation méditative, la contemplation, vont tentent de rendre compte des jaillissements de la lumière au plus profond de l’âme du croyant. Ainsi dans l’expérience mystique, la fulgurance de « l’instant » est primordiale (l’extase, l’instant, Toi toute la vie). On dit du soufi qu’il est « Fils de l’instant », c’est-à-dire qu’il sait saisir dans une immédiateté absolue la présence (si fugace soit-elle) de Dieu dans son être. Le célèbre hadith prophétique « Mourrez avant de mourir » décrit bien la notion d’annihilation, cette idée qu’il faut s’anéantir (fana) pour enfin accéder à la survivance en Dieu (baqa). Car il faut se vider de soi pour faire place à la venue de Dieu en soi et éprouver au plus intime de soi la fusion des essences. Voyons en deux illustrations.
A IQRA ! Récite !
Iqra !, première parole de Dieu descendue sur Muhammad par l’intercession de l’ange Gabriel, elle résonne significativement pour la musulmane et le musulman. Seul dans la caverne de Hira, Muhammad poursuit sa quête de vérité et de sens, c’est alors que lui apparut l’ange Gabriel qui lui demanda « Iqra ! Récite », Muhammad répondit « Je ne suis pas de ceux qui récitent ». L’ange la serra contre lui et lui demanda la même chose encore 2 fois, avec la même réponse de Muhammad. L’ange lui récita alors ce qui deviendra les premiers versets du Coran « Récite par le Nom de ton Seigneur qui a créé. Il a créé l’humain d’une adhérence. Récite ! Ton Seigneur, l’Infiniment généreux. Lui qui a enseigné à l’aide du calame. Il a enseigné à l’humain ce qu’il n’avait jamais su » Coran 96/1-5. L’ange Gabriel s’en alla et laissa Muhammad dans un état de trouble profond.
Que penser d’un tel « événement » et qu’en dire ?
Il trouvera une oreille attentive auprès de son épouse Khadija, qu’il alla trouver, elle l’enveloppera d’un manteau et le réconfortera : «Tu n’as rien à craindre. Repose-toi et calme-toi. Dieu ne te laissera pas souffrir une humiliation parce que tu es bon avec les tiens, tu dis la vérité, tu assistes quiconque est dans le besoin, tu accueilles de la meilleure façon ton hôte et tu soutiens toutes les causes justes »2
Révélation, connaissance, foi, humilité, doute, moralité, on retrouve ces notions se retrouvent dans ces premières paroles « lourdes » (qawlan thaqila) de sens, ainsi que dans les relations humaines qu’elles provoquent.
B « Je suis… »
Un hadith qudsi célèbre illustre cette rencontre de Dieu qui parle et de l’Homme qu’il l’entend :
« Le Très-Haut a dit : …Mon serviteur ne cesse de s’approcher de Moi…Or, lorsque Je l’aime, Je suis son ouïe par laquelle il entend, sa vue par laquelle il voit, sa main par laquelle il attrape, son pied par lequel il marche. S’il Me demande quelque chose, Je lui donne certainement, et s’il cherche refuge auprès de Moi, Je le lui accorde »
Ce hadith a fait couler beaucoup d’encre, donnant lieu à de multiples compréhensions, interprétations, commentaires….
On retrouve cette relation de quête mutuelle, de Dieu et de l’Homme, une relation de connaissance, de disponibilité réciproque, d’amour, d’intimité et de satisfaction mutuelle, la tradition musulmane utilisera le terme de « Rida » (agrément mutuel) «..Dieu est satisfait d’eux et eux sont satisfaits de Lui » Coran 98/8.
Conclusion :
A travers cette présentation synthétique nous avons essayé d’approcher cette question de Dieu qui parle et de comment nous l’entendons dans la tradition musulmane. Nous avons relevé les aspects essentiels des langages utilisées par Dieu et d’un Homme capable de Dieu.
La voie du salut céleste et celle du bonheur terrestre peuvent être réconciliée si l’on peut voir Dieu comme la promesse de l’accomplissement de l’Homme. Une tradition spirituelle « authentique » ne peut être vivifiée qu’en s’actualisant dans l’ici et le maintenant en assumant les réalités sans cesse renouvelées du temps et du lieu, en un mot « être le Fils de son époque ».