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Joseph dans la tradition chrétienne - 1ère partie

L’aventure de ses interprétations

Quelle place la figure de Joseph, et plus largement le récit de la Genèse qui le concerne, ont-ils dans la tradition chrétienne ? Il n’est guère possible de répondre à cette question sans la considérer dans son épaisseur historique. Car cette place a été différente  selon les époques, ainsi que l’exploitation du récit. On ne recourt pas aujourd’hui à l’histoire de Joseph de la même manière qu’on a pu le faire par exemple dans les premiers siècles de l’histoire de l’Eglise ! Nous vous proposons donc d’aborder la question sous l’angle herméneutique : quelles interprétations le christianisme a-t-il données du personnage de Joseph ? Et de considérer deux étapes : la période fondatrice (en gros, entre nos Ecritures et la fin du Moyen-Age) et la période contemporaine, avec un exemple de commentaire qui peut être fait aujourd’hui (et que nous donnera Christian Bouzy). Entre les deux périodes, avant que l’exégèse chrétienne et les sciences humaines ne prennent vraiment leur envol vers le milieu du 20ème siècle, rien de très nouveau ne sera repérable.

  1. Dans nos Ecritures

La Bible chrétienne comprend deux parties inséparables : le Premier Testament, commun au peuple juif, et le Nouveau Testament qui rapportent des traditions du 1er siècle sur Jésus et les premiers chrétiens.

1°) Dans le Premier Testament

Quand on regarde ce qui se passe dans le Premier Testament, une première surprise nous attend : le personnage de Joseph est très peu évoqué en dehors du récit de Gn 37-50. Dès la fin de l’histoire, Joseph disparaît presque. On le mentionne seulement au début du livre de l’Exode pour faire le lien avec la Genèse et rappeler pourquoi le peuple hébreu se trouve en Egypte, et un peu plus loin en Ex 13,19 pour dire que Moïse prit avec lui les ossements de Joseph en quittant l’Egypte, selon la demande faite par Joseph à ses frères en Gn 50,25. Il sera à nouveau question des ossements de Joseph en Jos 24,32 pour dire qu’ils furent ensevelis à Sichem. On note enfin qu’il est question de Joseph dans deux grandes bénédictions des tribus d’Israël, la première dans la bouche de Jacob en Gn 49, 26 et la deuxième dans la bouche de Moïse en Dt 33,16. En dehors du souci des rédacteurs de bien raccrocher les épisodes de l’histoire sainte, on ne découvre dans ces quelques mentions qu’une seule relecture du personnage, précisément dans ces deux bénédictions : Joseph est appelé « nazir (souvent traduit par « consacré ») parmi ses frères ». Petit indice peut-être d’une aura particulière de ce patriarche aux yeux des rédacteurs ?

A part ces maigres mentions, c’est dans un psaume que nous allons retrouver Joseph : le Psaume 105, un psaume de louange, qui offre une longue méditation sur les merveilles de Dieu dans l’histoire d’Israël, depuis Abraham jusqu’à l’entrée en Canaan. L’histoire de Joseph se trouve dans les versets 17 à 22 (et la venue de Jacob en Egypte au v.23), avant que le psaume n’évoque l’Exode avec Moïse :

1     Psaume 105, 17-22

17 (Dieu) envoya un homme devant eux, Joseph fut vendu comme esclave.

18 On tortura ses pieds par des entraves, son cou entra dans des fers,

19 jusqu’au temps où vint sa parole, où le justifia la sentence de YHWH.

20 Le roi l’envoya relâcher, le souverain des peuples l’élargit,

21 il l’établit seigneur sur sa maison, maître de tous ses biens,

22 pour instruire ses princes à son gré, et à ses anciens enseigner la sagesse.

Les deux strophes soulignent l’humiliation de Joseph, puis son élévation. Elles font écho à deux traditions inconnues du récit de la Genèse : Joseph en prison a des fers aux pieds et au cou ; et une fois réhabilité, il doit instruire et enseigner les princes et les anciens de l’Egypte. Peut-être une conséquence du compliment de Pharaon en Gn 41,39 (« Il n’y a personne d’aussi intelligent et aussi sage que toi ») ?

Deuxième surprise : il existe trois autres passages qui parlent de Joseph, mais ils n’appartiennent pas au canon de la Bible hébraïque tel qu’il a été défini vers 90 après J.C. Ils appartiennent à la version grecque de la Bible des Septante, élaborée à Alexandrie à partir du 3ème siècle avant J.C. et qui sera la Bible de référence des chrétiens dans les premiers siècles (et des seuls catholiques après la Réforme, les Protestants ayant choisi de revenir au seul canon hébraïque). Les livres de la Septante écartés du canon hébraïque sont les plus récents dans l’ordre rédactionnel et/ou écrits directement en grec, ou dont l’original hébreu a disparu. On s’aperçoit donc que le personnage de Joseph a connu un regain d’intérêt dans le milieu de la Diaspora entre le 3ème et le 1ème siècle avant J.C. 

Dans le livre du Siracide (vers 180 avant J.C.), un sage fait un long éloge des Pères (44-50). Dans la galerie de figures célèbres, Joseph n’apparaît pas à sa place chronologique (entre Jacob et Moïse), mais presqu’à la fin, dans des additions désordonnées, au milieu de patriarches des origines !

2    Siracide 49,15    

Nul homme non plus ne naquit semblable à Joseph, chef de ses frères, soutien de son peuple, et dont les ossements furent visités.

L’auteur souligne le rôle majeur joué par Joseph envers ses frères et envers son peuple, et évoque le fait que le tombeau de Joseph a fait l’objet d’une vénération particulière.

Le premier livre des Maccabées, vers 100 avant J.C., est une chronique dont le but est de légitimer la royauté des Hasmonéens, descendants des frères de Judas Maccabée, résistants à la cruelle domination d’Antiochus Epiphane. L’auteur met dans la bouche du père, Mattathias, un discours-testament qui les présente comme les successeurs des ancêtres prestigieux d’Israël, et entre autre de Joseph :

3      1 Maccabées 2,53

Joseph, au temps de sa détresse, a gardé le Commandement et il est devenu seigneur de l’Egypte.

« Garder le Commandement » renvoie très probablement à l’épisode de la femme de son maître Potiphar qui voulut séduire en vain Joseph. Nous verrons que cette retenue sera de plus en plus donnée en exemple dans la suite de l’histoire.

Le livre de la Sagesse (vers 50-30 avant J.C.) est un éloge de la sagesse que Dieu révélée à Israël à travers la Loi. Il évoque six héros de la Genèse, dont Joseph, mais sans les nommer. Que ceux qui connaissent leur Bible les reconnaissent !

4      Sagesse 10,13-14

13 C’est elle (la Sagesse) qui n’abandonna pas un juste vendu

mais elle le délivra du péché ;

14 elle descendit avec lui dans la citerne,

Elle ne le délaissa pas dans les fers,

Jusqu’à ce qu’elle lui eût apporté le sceptre royal

Et l’autorité sur ceux qui le tyrannisaient,

Jusqu’à ce qu’elle eût convaincu de mensonge ceux qui l’avaient diffamé

Et qu’elle lui eût donné une gloire éternelle.

C’est la Sagesse de Dieu qui est le maître d’œuvre de toute l’histoire. Mais on voit tout de même apparaître le qualificatif de « juste » appliqué à Joseph, un juste persécuté puis sauvé par Dieu. Le « péché » dont il est question est sans doute encore une allusion à la séduction de la femme de Potiphar.

Nous approchons de l’ère chrétienne et nous constatons que rien n’est retenu de l’hostilité des frères, ni des songes, ni de la reconnaissance par les frères… Avant de considérer le Nouveau Testament, jetons un coup d’œil sur la littérature intertestamentaire, particulièrement prolifique au tournant de l’ère. Cela nous donnera peut-être une indication sur la façon dont Joseph pouvait être considéré à l’époque de Jésus.

2°) Dans la littérature intertestamentaire

Le livre des Jubilés est une réécriture de Gn1 – Ex 14, enrichie d’ajouts, datant de la seconde moitié du 2ème siècle avant J.C. et qui est vraisemblablement liée au courant essénien de Qumrân :

5       Livre des Jubilés 39,5-7

La femme de son maître pressa Joseph de coucher avec elle. Mais il ne se rendit pas et se souvint du Seigneur et de certaines paroles d’Abraham que répétait Jacob, son père : que nul d’entre les hommes ne fornique avec une femme mariée ; c’est une condamnation à mort qui a été portée contre celui-là dans le ciel, par-devant le Seigneur Très-Haut, et ce péché est porté à son compte dans les livres éternels qui sont toujours devant le Seigneur. Joseph se souvint de cette déclaration et refusa de coucher avec elle.

Se garder de l’adultère est présenté comme une instruction donnée déjà par Abraham et par Jacob ! C’est encore le fait que Joseph ait refusé de coucher avec la femme de Potiphar qui retient l’attention.

Les Testaments des douze Patriarches sont datés du 1er siècle avant J.C.  Sur son lit de mort, chaque patriarche rapporte à ses fils un épisode de sa vie illustrant le vice ou la vertu sur lequel porte l’exhortation qui suit. Le personnage de Joseph est bien mis en évidence dans l’ensemble de l’œuvre. Son « testament » porte le sous-titre évocateur : « De la chasteté ». Mais on trouve aussi un passage qui relate la vente de Joseph par ses frères et ce qui s’en suivit :

6      Testaments des douze Patriarches, Joseph 1,3-7

J’ai vu dans ma vie la jalousie et la mort, je n’ai pas été égaré,

mais je suis resté dans la vérité du Seigneur.

Mes frères me haïrent, mais le Seigneur m’aima.

Ils voulaient me tuer, mais le Dieu de mes pères me garda.

Ils me descendirent dans la fosse et le Très-Haut m’en fit remonter.

Je fus vendu en esclavage, et le Maître de toutes choses me libéra.

Je fus emmené en captivité, et sa forte main me secourut.

Je fus tenaillé par la faim, et le Seigneur lui-même me nourrit.

J’étais seul, et Dieu me consola.

J’étais malade, et le Seigneur me visita.

J’étais en prison, et le Sauveur me fit grâce ;

dans les chaînes, et il me délia ;

diffamé, et il plaida pour moi ;

en butte aux paroles acerbes des Egyptiens, et il me délivra ;

esclave, et il m’éleva.

A chaque épisode, malheur pour Joseph, mais chaque fois Dieu le sauve. L’image du Serviteur souffrant d’Isaïe n’est pas très loin. Comme le Serviteur, Joseph est méprisé, victime muette de la violence de ses frères. Retranché de son peuple, il est calomnié et condamné malgré son innocence. Il est pourtant l’objet de la sollicitude du Seigneur qui reste auprès de lui dans sa détresse, puis qui élève au faîte de sa gloire celui qui n’a pas répondu à la violence par la violence.

Toujours dans ce recueil des Testaments des douze Patriarches, on peut noter un autre petit passage intéressant :

Testament de Siméon 4,4

Joseph était un homme bon, qui avait l’Esprit de Dieu en lui et qui était compatissant et miséricordieux ; il ne me garda pas rancune, mais il m’aima comme ses autres frères.

Bonté, compassion, miséricorde, absence de rancune…  Apparemment, aux alentours du 1er avant J.C., Joseph se pare de biens des vertus qui ne sont pas s’en rappeler la figure d’un autre Joseph, père de Jésus…

Dernier élément à signaler pour cette période charnière :  en Egypte (au 1er siècle avant J.C. ou au 1er siècle après ?) est rédigé le livre de Joseph et Aséneth, un roman d’amour entre Joseph et la fille du prêtre égyptien qu’il va épouser. Celle-ci est d’abord adoratrice d’idoles, mais elle se convertit au Dieu d’Israël. L’honneur est sauf ! C’est peut-être un mariage mixte, mais Joseph n’a pas trahi la Torah ; il ne s’est pas unie avec une impie !

3°) Dans le Nouveau Testament

Abordons maintenant le Nouveau Testament. On ne trouve que deux passages évoquant la figure de Joseph. C’est peu. Mais on ne peut manquer de s’interroger sur celle de Joseph père de Jésus. La façon dont on considérait le patriarche Joseph au début du premier siècle a-t-elle déteint sur le portrait qui est fait de Joseph père de Jésus en Mt 1-2 ?

Assurément l’évangéliste Matthieu l’avait à l’esprit. On n’a pas de preuve irréfutable mais un faisceau d’indices qui permettent tout de même de l’affirmer : dans la généalogie de Mt 1, le père de Joseph s’appelle … Jacob ! Joseph est qualifié de « juste » et d’après le contexte, on comprend que cela signifie à la fois fidèle à la Loi et bon : devant l’apparente infidélité de sa promise Marie, il forme le projet de la répudier comme la Loi le demande, mais en toute discrétion pour ne pas lui porter tort. Et surtout, à cause de la persécution d’Hérode, il fait faire à son fils qui n’est pas encore en âge de le faire seul, l’exil vers l’Egypte et le retour à la Terre. Il faut que Jésus, paradigme de son peuple, revive cette histoire fondatrice, mais Joseph a partie liée avec cet étonnant voyage, sans doute plus théologique qu’historique. Joseph est aussi le nourricier de Jésus comme le patriarche le fut pour ses frères. Quant à sa chasteté, elle appartient plus à la tradition orale qu’à l’évangile !

Certains soulignent encore le fait que Jésus, le Messie attendu pour les chrétiens, est fils de Joseph et mettent cette indication en relation avec une tradition juive qui parle d’un Messie fils de Joseph (ou fils d’Ephraïm). Cela vaut la peine d’en dire un petit mot. Des mentions éparses dans la littérature rabbinique font effectivement mention de l’attente d’un Messie différent du Messie fils de David. Il est le chef malheureux de l’armée d’Israël dans la guerre des derniers temps contre Gog et Magog, et est tué aux portes de Jérusalem par Gog. Mais ces attestations sont tardives, entre le 5ème et le 12ème siècles. La plus ancienne, qui pourrait nous intéresser, se trouve dans le traité Soukkah du Talmud (52a). D’après le rabbi cité dans le passage en question, on peut hésiter entre la fin du premier siècle ou après 150. L’ancienneté de cette tradition d’un fils de Joseph qui va mourir reste une question non élucidée. Peut-être est-elle l’écho de l’échec et de la mort de Bar Kokhba lors de la seconde révolte juive de 135, lui que le très célèbre Rabbi Aqiba avait salué comme le Messie ? En tout cas, cette tradition n’est pas attestée au plus tôt avant la fin du 1er siècle ; il n’est guère raisonnable de penser qu’elle se trouve en filigrane de l’évangile de Matthieu.

Pour la petite histoire (ou la grande !), la tradition d’un Messie souffrant a connu une certaine postérité dans le judaïsme postérieur, médiéval en particulier (notamment dans le livre de Zorobabel du 9ème siècle, où il meurt, et dans la Pesiqta Rabbati du 7ème ou 8ème siècles, où il souffre seulement, mais dont les souffrances sont rédemptrices pour Israël. S’appuyant sur Is 53 et le Ps 22, très exploités par les chrétiens, cette tradition est étonnante et reste inexpliquée apparemment. S’agit-il d’une résurgence d’une tradition ancienne occultée à l’époque de la polémique la plus intense avec les chrétiens ? Je pense plutôt à un développement tardif de la tradition messianique en fonction des souffrances et ds persécutions incessantes des communautés juives à l’époque.

Venons-en maintenant aux deux passages du Nouveau Testament qui font explicitement allusion à Joseph le patriarche :

Le premier passage se trouve dans les Actes des Apôtres qui racontent le développement de la toute jeune Eglise et la première évangélisation. Il s’agit du discours d’Etienne, le premier martyr chrétien. Ce juif de culture grecque disciple du Christ comparaît devant le Sanhédrin, accusé d’avoir comme son maître proféré des propos blasphématoires contre le Temple. Etienne se défend dans un long discours en prouvant que l’essentiel de l’Alliance s’est déroulée en dehors de la Terre, notamment en Egypte et au désert, et que Dieu n’a pas besoin de Temple pour être présent au milieu de son peuple :

7     Actes des Apôtres 7,9-16

9  Et les patriarches, devenus jaloux de Joseph, le vendirent pour l’Egypte. Mais Dieu était avec lui ; 10  il l’arracha à toutes ses afflictions et lui donna faveur et sagesse devant Pharaon, roi d’Egypte, qui l’établit chef sur l’Egypte et sur toute sa maison. 11  Vint une famine sur toute l’Egypte et sur Canaan, et une grande affliction, et nos pères ne trouvaient rien à manger. 12  Ayant appris qu’il y avait des vivres en Egypte, Jacob (y) envoya nos pères une première fois. 13  Et la seconde fois, Joseph se fit reconnaître de ses frères, et la race de Joseph devint manifeste au pharaon. 14  Joseph alors fit venir Jacob, et toute sa parenté : soixante-quinze personnes. 15  Et Jacob descendit en Egypte, et il mourut, ainsi que nos pères. 16  Et ils furent transportés à Sichem et mis dans la tombe qu’Abraham avait acquise à prix d’argent des fils d’Emmor à Sichem.

On peut noter que la présence de Dieu est assurée à Joseph : « Dieu était avec lui ». Ses malheurs ne viennent plus de la calomnie de la femme de Potiphar, mais uniquement de la jalousie de ses frères. Le passage résume bien les deux voyages des frères, poussés par la famine, la reconnaissance de Joseph et la venue de Jacob en Egypte. L’Egypte joue plutôt un rôle positif, comme pays d’accueil et d’asile pour le clan de Jacob. Sans doute que le regard universaliste de Luc y est pour quelque chose ! Pharaon ne découvre l’origine de Joseph que lorsqu’il est reconnu par ses frères. Enfin, il y a une confusion entre deux tombeaux : la grotte de Makpéla qu’Abraham avait achetée pour Sarah (Gn 23) et le terrain que Jacob avait acquis à Sichem. Etienne (et derrière lui Luc) met en valeur l’ancien lieu de culte de Sichem pour souligner que Dieu a été présent à Israël en dehors de Jérusalem, et même en territoire samaritain hérétique !

Discrètement, Joseph apparaît déjà comme une figure du Christ : il reçoit « faveur (grâce) » et « sagesse », des mots qui seront employés pour Jésus en Lc 2,40-52 et Lc 4,22.

Le second passage est dans la lettre aux Hébreux, texte anonyme faussement attribué à saint Paul. Elle parcourt l’histoire du salut à sa façon, comme une histoire de foi. Différentes figures du Premier Testament sont mises en exemple, dont Joseph :

8        Lettre aux Hébreux 11,21-22

21  C’est par la foi que Jacob mourant bénit chacun des fils de Joseph et se prosterna, appuyé sur l’extrémité de son bâton. 22  C’est par la foi que Joseph, lors de sa fin, fit mention de l’exode des fils d’Israël et donna des ordres au sujet de ses ossements.

On peut noter l’importance pour l’auteur d’origine juive de dire que Joseph prophétise l’Exode avant de mourir, comme le rédacteur du récit le laisse entendre en Gn 50,24.

  1. Dans les siècles qui ont suivi

Après cette recherche dans nos Ecritures, regardons ce qui s’est passé dans la période patristique (période des Pères de l’Eglise, premiers écrivains chrétiens, entre la fin du 1er siècle et le milieu du 5ème siècle), puis au Moyen-Age. Un recueil appelé « le roman de Joseph », dans la collection Supplément aux Cahiers Evangile, éd. du Cerf, 2004, fournit une grande quantité de textes de cette période évoquant la figure de Joseph. Nous ne pouvons les passer tous en revue. Mais quelques exemples suffiront pour montrer que très vite, deux voies vont se dessiner :

  • une première est proprement chrétienne, puisqu’il s’agit d’une interprétation christologique de l’histoire de Joseph, dans la ligne d’une méthode de lecture appelée « typologie » : on va trouver dans la saga de Joseph des correspondances avec l’œuvre de Jésus et avec le rôle de l’Eglise.
  • La seconde a consisté à développer le commentaire moral du récit, faisant de Joseph un modèle de vertu.

1°) La lecture typologique de l’histoire de Joseph :

A ses débuts, l’exégèse chrétienne a procédé à une relecture du Premier Testament dans sens « christique ». C’était une façon de trouver la cohérence entre la foi propre en Jésus Sauveur et l’histoire de la révélation au peuple d’Israël. Elle suivait d’ailleurs en cela l’exemple de Jésus lui-même qui, sur le chemin d’Emmaüs (Lc 24) expliqua à deux disciples perturbés « ce qui le concernait dans toutes les Ecritures ». La lecture « typologique » considère les personnages en dehors de leur réalité historique, comme préfigurant le Christ et annonçant l’histoire de l’Eglise. Les personnages deviennent alors des figures ou des « types » du Christ.

Un long traité d’Amboise de Milan (vers 337 – 397) sur Joseph suit ainsi pas à pas le récit biblique : tous les détails du récit sont appliqués au Christ, en mettant constamment en relation le texte de la Genèse et des paroles du Nouveau Testament. Si Joseph reçoit une épouse égyptienne, c’est que le Christ a rassemblé l’Eglise venue des nations ; Joseph remédiant à la famine est figure du Christ qui nourrit par sa Parole et le Pain de son corps, etc. etc. Mais c’est surtout Joseph comme victime qui force le parallèle ; il est le « type » de Jésus persécuté.

Voici deux exemples parlants de cette exégèse :

9      Aphraate  (vers 340)      Exposés 21,9

Joseph persécuté, c’est l’image de Jésus persécuté : Joseph, son père le revêtit d’une tunique à manches ;   Jésus, son père le revêtit d’un corps pris à la Vierge.

Joseph n’octroya aucun mot à ses frères quand ils le vendirent ;   Jésus ne parla ni n’octroya aucun mot aux juges qui le jugeaient.

Joseph, c’est indûment que son maître le livra à la prison ;   Jésus, c’est indûment que le condamnèrent les fils de son peuple.

Joseph livra ses deux vêtements, l’un aux mains de ses frères et l’autre aux mains de la femme de son maître ;   Jésus livra ses vêtements et les soldats se les partagèrent.

Joseph, à l’âge de trente ans, se tint devant Pharaon et devint maître de l’Egypte ;   Jésus, âgé d’environ trente ans, vint au Jourdain pour y être baptisé, reçut l’Esprit et sortit pour prêcher.

Joseph fournit du pain aux Egyptiens ;   Jésus fournit le pain de vie au monde entier.

Joseph prit (pour femme) la fille du prêtre impie et idolâtre ;   Jésus se fit amener l’Eglise venant des peuples impurs.

Joseph mourut et fut enterré en Egypte ;   Jésus mourut et fut enterré à Jérusalem.

Joseph, ses frères firent remonter d’Egypte ses ossements ;   Jésus, son Père le ressuscita d’entre les morts et fit remonter son corps près de lui, aux cieux, incorruptible.

10     Astérius d’Amasée (Syrie, après 385)     Homélies sur les Psaumes  XI, 5-7

Ne t’étonne pas que Joseph ait porté l’image du Christ. Les faits eux-mêmes te l’apprendront. De Joseph, il est écrit : Jacob chérissait Joseph plus que tous ses fils ; et du Christ : Le Père aime le Fils et il a tout remis en sa main. Son père a fait faire pour Joseph une tunique bariolée ; et le Christ : Mon âme jubilera dans le Seigneur. Car il m’a revêtu d’un manteau de salut et il m’a ceint d’une tunique d’allégresse comme d’un turban le jeune époux. De Joseph il est écrit : et Joseph était de belle apparence et extrêmement beau à voir ; et le Seigneur : Tu es plus gracieux en beauté que les fils des hommes, a dit du Christ le prophète. Ses frères rapportèrent contre Joseph un mauvais reproche, et les Juifs faisaient un reproche au Seigneur en disant : Nous, nous ne sommes pas nés de la prostitution, dans le sens : comme toi, le fils de la jeune femme non mariée. Joseph a été envoyé à ses frères comme un médecin pour les visiter et se trouva victime d’un complot comme un ennemi, et le Christ fut envoyé comme berger plein de pitié et on l’a vu crucifié comme un voleur. Joseph a été vendu pour vingt pièces d’or, et le Christ pour trente pièces d’argent. Joseph, l’un des douze frères le vendit aux Ismaélites, celui qui avait dit : Allons, livrons-le aux Ismaélites ; et le Christ, l’un des douze disciples, ou plutôt des frères, l’a vendu aux Israélites. Là c’est un Judas qui conspirait, et ici un Judas qui faisait la vente. Ses frères dévêtirent Joseph, et les soldats le Christ. Voilà Joseph dans la citerne, et le Christ dans le tombeau. La calomnie de l’Egyptienne jeta Joseph en prison, et le faux témoignage de la Synagogue a livré à Pilate le Christ ligoté. Celui-là fut avec deux eunuques, le chef échanson et le chef panetier, et le Christ fut crucifié avec deux voleurs, l’un à droite, l’autre à gauche. Joseph fit revenir l’un des deux eunuques au palais royal, et le Christ fit entrer l’un des deux voleurs dans le royaume : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis. Joseph tenu par l’Egyptienne lui laissa ses vêtements et sortit ; le Christ tenu par la mort sortit et laissa dans le tombeau les bandelettes qu’il portait : Et se penchant, Jean voit les bandelettes. L’Egyptienne avait les vêtements et ne retint pas Joseph ; le tombeau avait les bandelettes et ne retint pas le Seigneur en son pouvoir, car il était impossible qu’il fût retenu en son pouvoir.

Les visions de Joseph deviennent prophétiques :

11     Hippolyte (3ème siècle)      Bénédictions d’Isaac et de Jacob

Qu’il nous assiste donc lui-même, le Verbe, se faisant interprète de ses propres mystères, afin qu’elles aussi, les visions de Joseph, il mette sa puissance à les rendre claires aux croyants. Et, en effet, ce n’est pas sans raison que ses frères lui donnaient du visionnaire puisqu’ils ne voyaient pas à l’avance le Verbe, par puissance, faisant en lui sa demeure. Ils dirent en effet, se parlant à eux-mêmes : Voici venir le visionnaire ! Cà, venez donc, et le tuons, et voyons ce qu’il en sera de ses visions ! Mais quelles étaient ses visions, fils de Jacob, dites ? – Il contemplait, dit-il, dans une plaine, des gerbes liées ; et sa propre gerbe se tenait droit levée, mais les nôtres avaient chu ; puis s’étant tournés vers elle, elles adoraient la gerbe de Joseph. – Quels droits, en l’occurrence, Joseph a-t-il lésés, s’il vous annonçait là ce qui devait être ? Pourquoi jalousez-vous et haïssez-vous le juste, si Dieu a révélé ses propres mystères et s’il a rendu clairs par des visions les événements de la fin des temps ? Pourquoi vos mines contristées à la vue d’une tunique brodée sur son dos, si le Juste Père, en son amour le préférant à tous, l’a honoré, et vous a envoyé en visite un Pasteur des pasteurs, et a produit dans le monde un témoin fidèle, et, gerbe de vieillesse, telles des prémices, a fait se lever d’entre les morts un saint Premier-Né ? Pourquoi vous indigner si le soleil et la lune et onze étoiles l’adoraient ? Ils sont là, dès les temps anciens, en préfigurateurs. […]

Les bénédictions de Jacob et de Moïse ont été très tôt évoquées et réinterprétées. Tertullien, au début du 3ème siècle, relit Dt 33,17 en associant les « cornes » du texte aux parties de la croix de Jésus. On peut souligner qu’il parle de Jacob, alors que verset utilisé se trouve dans la bénédiction de Moïse !

12       Tertullien    Contre Marcion III, 18, 3-4

Joseph lui aussi a pris la figure du Christ, et pas seulement […] parce qu’il a subi la persécution de ses frères pour la grâce de Dieu, comme le Christ celle de ses frères par la chair, les juifs : quand de son père il reçoit même une bénédiction en ces termes : Sa beauté est celle du taureau, ses cornes sont celles de la bête à une corne ; avec elles, il balayera en même temps les nations jusqu’au sommet de la terre, ce n’est pas assurément le rhinocéros à une corne ni le Minotaure à deux cornes qui était désigné par là ! Par cet animal était signifié le Christ, taureau à cause de sa double disposition, lui qui est farouche pour les uns en sa qualité de juge, doux pour les autres en sa qualité de sauveur ; lui dont les cornes devaient être les extrémités de la croix (effectivement, dans la traverse qui est une partie de la croix, les extrémités s’appellent cornes) ; quant à la corne unique, elle devait être la barre au milieu du poteau. Car c’est par cette puissance de la croix et en étant pourvu de cette sorte de cornes que le Christ, maintenant, balaye toutes les nations par la foi en les enlevant de la terre vers le ciel, et qu’alors, par le Jugement, il les balayera en les jetant du ciel vers la terre.

Les couleurs de la fameuse tunique bariolée (ou diaprée, ou brodée, ou à longues manches ? le sens du mot Ketônet est incertain) deviennent les différentes nations qui composent l’Eglise et la diversité de ses membres :

13      Chromace d’Aquilée (fin 4ème siècle)      Sermon XXIV (Sur le saint patriarche Joseph), 3

Au sens mystique et allégorique, Joseph préfigurait le Seigneur. Si, en effet, nous portons tant soit peu notre attention sur les faits de sa vie, nous reconnaissons manifestement qu’il présentait d’avance la figure du Seigneur. Joseph porta une tunique de diverses couleurs ; nous savons que notre Seigneur et Sauveur, lui aussi, porte une tunique de diverses couleurs ; son vêtement, c’est en effet l’Eglise qui est rassemblée de diverses nations. Il est encore une autre diversité de couleurs dans ce vêtement que porte le Christ, l’Eglise. L’Eglise est riche de dons divers et variés : elle a les martyrs, les confesseurs ; elle a les évêques et les prêtres, les diacres et les clercs ; elle a les vierges et les veuves ; elle a ceux qui s’adonnent aux œuvres de justice. Diversité dans l’Eglise qui n’est pas diversité de couleurs, mais diversité de dons. Et notre Seigneur et Sauveur resplendit de la diversité de son Eglise, comme d’un beau vêtement aux coloris variés.

Au Moyen-Age, le personnage de Joseph va rester très présent dans la pensée chrétienne. Dans nombre de commentaires ou d’homélies, on va retrouver la ligne d’interprétation typologique : Joseph demeure encore une figure du Christ, mais hélas non exempte d’un antijudaïsme manifeste. A présent l’Eglise est en position de force et les communautés juives persécutées.  Voici un exemple qui résume bien l’ensemble de l’interprétation typologique à cette époque :

14      Richard de Saint-Victor   (+ 1173)    Liber exceptionum  II, II, 15

L’histoire de Joseph est bien connue : on sait comment il a été vendu par ses frères et exalté en Egypte. Dans cette allégorie, Jacob signifie Dieu le Père qui possédait des troupeaux, c’est-à-dire les tribus d’Israël, dont lui-même dit : Mon peuple, les moutons de mon pâturage. Joseph désigne le Christ, que le Père a aimé plus que tous, parce qu’il est son Fils par la nature, tandis que les autres sont ses fils par la grâce : lui par génération, les autres par adoption ; lui de toute éternité, les autres dans le temps. Son Père le revêtit d’une tunique de couleur, quand il le revêtit de la nature immaculée e notre humanité. Joseph prévit au moyen des rêves des épis et des étoiles que ses frères l’adoreraient ; le Christ, sagesse de Dieu le Père, sait que les hommes et les anges l’adorent. Les dix frères qui font paître les troupeaux de leur père désignent les pharisiens, qui devaient nourrir les tribus d’Israël avec le Décalogue de la Loi. Sichem signifie la Loi vers laquelle Dieu a envoyé les pharisiens avec les tribus qui leur étaient confiées.

Les frères de Joseph, quittant Sichem avec les troupeaux qui leur avaient été confiés, se dirigèrent vers Dothan, dont la traduction est « défection », et les pharisiens, abandonnant la Loi de Dieu avec les tribus d’Israël, descendirent dans la défection prévaricatrice. La jalousie des dix frères à l’égard de Joseph, innocent et juste, est celle des juifs envers le Christ. Les frères de Joseph dépouillèrent celui-ci de sa tunique, et les juifs dépouillèrent le Christ de son humanité. Ceux-là teintèrent la tunique de Joseph avec le sang d’un bouc, ceux-ci l’humanité du Christ avec son propre sang qu’il avait répandu pour les péchés du peuple. Ceux-là mirent Joseph dans un puits, ceux-ci le Christ dans un tombeau. Joseph sortit du puits, le Christ se leva du tombeau. Les Ismaélites qui passaient achetèrent Joseph, et les apôtres, n’ayant pas ici de cité où ils demeurent mais recherchant la cité future, abandonnèrent tout pour le Christ. Les Ismaélites conduisirent Joseph en Egypte et les apôtres prêchèrent le Christ de par le monde. Joseph fut exalté en Egypte et le Christ dans le monde. Joseph remplit de la récolte de l’année les greniers du roi d’Egypte, le Christ remplit de l’Ecriture les églises de Dieu. Des peuples divers achetèrent à prix d’argent de la nourriture dans les greniers du roi d’Egypte, et des peules divers, devenus croyants, acquièrent par leur zèle la science dans les églises de Dieu. Les frères de Joseph vinrent enfin et le reconnurent ; à la fin des temps, après que la plénitude des nations sera entrée, les restes d’Israël se convertiront au Christ.

En résumé : Jacob est le Père, Joseph le Christ, les dix frères les pharisiens nourrissant le peuple sous le Décalogue, Sichem la Loi, Dothan la prévarication, la tunique l’humanité, la teinture du sang du bouc la passion pour les péchés du peuple, la citerne le tombeau, les Ismaélites les apôtres, l’Egypte le monde, l’élévation de Joseph en Egypte l’élévation du Christ dans le monde, les greniers les églises, la récolte l’Ecriture.

2°) La lecture moralisante de l’histoire de Joseph

Parallèlement à l’interprétation typologique se développe également dès le début de la période patristique une lecture moralisante du récit, qui fait de Joseph un modèle de vertu. Cette ligne d’interprétation trouve ses racines dans la période intertestamentaire. Elle n’est pas typiquement chrétienne, même si le christianisme s’en est donné à cœur joie !

Les Pères voient donc Joseph comme un modèle à suivre, un athlète de la tempérance contre les séductions de la chair, un exemple de générosité, d’absence de ressentiment dans sa conduite envers ses frères. Voici deux petits exemples qui suffiront à illustrer cette seconde voie d’interprétation :

15        Basile de Séleucie   (vers 450)     Discours VIII   Sur Joseph  (PG 85, 125 A-C)

Tu as là la vie de Joseph, maître de toute vertu. Tu as vu celui qui prend soin de la vieillesse d’un père, l’adepte des commandements divins, l’ami de ceux qui le haïssent, celui qui proclame le mode de vie du Nouveau Testament, qui se montre doux alors qu’il est vendu, endurant dans l’esclavage, sans hypothéquer sa liberté ; frappé par les regards de la maîtresse, et triomphant par l’amour de la tempérance d’un amour dépravé ; dénoncé calomnieusement et silencieux ; humain au pouvoir, le plus bienveillant du monde dans la domination, imitateur de la bonté divine ; puissions-nous, devenus disciples de ses vertus, mériter les biens célestes, dans le Christ Jésus notre Seigneur, à qui la gloire et la puissance pour les siècles. Amen.

Le refus  de Joseph de céder à la tentation sexuelle et de  coucher avec la femme de Potiphar fait l’objet d’une telle admiration qu’on ne peut manquer de soupçonner parfois un certain combat intérieur en ce domaine…

16      Clément d’Alexandrie  (début 3ème siècle)    Stromates VII, 61, 2-3

Il ne choisit donc jamais, bien entendu, le plaisir de préférence à ce qui est convenable, même pas s’il a été surpris, en quelque circonstance, par une belle femme qui le provoque à la manière d’une courtisane ; car la femme de son maître n’a pas eu non plus la force de briser la constance de Joseph ; mais il a ôté la tunique qu’elle retenait violemment et la lui a laissée : dénudé du péché, il revêt l’ornement de la beauté morale. Car si les yeux du maître, je veux parler de l’Egyptien, ne voyaient pas Joseph, ceux du Tout Puissant, eux, l’observaient.

17     Origène   (fin 3ème siècle)     Homélies sur la Genèse XV, 2-3

Et il (Jacob) fut ému non seulement d’apprendre que son fils Joseph était vivant mais surtout de recevoir la nouvelle que c’était lui qui commandait à toute l’Egypte. Car c’est vraiment une grande chose à ses yeux que d’avoir réduit l’Egypte en son pouvoir. Fouler aux pieds l’attrait de la chair, fuir la luxure, contenir et brider toutes les voluptés du corps, c’est bien là commander à toute l’Egypte. Et voilà ce qu’Israël trouve grand et qui provoque son admiration.

Au Moyen-Age, à maints égards, Joseph apparaîtra encore comme un modèle dont il faut tenter d’acquérir les qualités. Les avertissements à repousser les tentations de la chair, la méfiance à l’égard des femmes, éternelles tentatrices de ces messieurs, ne font qu’empirer à une époque où le corps devient de plus en plus un obstacle à la perfection chrétienne :

18       Rupert de Deutz     La Trinité et ses œuvres / Genèse / Gn 39, 6-8

Dans cette tribulation, dans cette face cachée de la tempête, où Joseph fut entendu et mis à l’épreuve, nous reconnaissons les quatre vertus : tempérance, justice, force, prudence. Quelle plus grande tempérance, en effet, que ce jeune homme n’ait pas cédé à qui lui disait : Couche avec moi, qui n’était pas n’importe qui mais sa maîtresse ? Quelle plus grande justice que lorsqu’il dit : Voici, mon maître m’a tout confié… ? Qui de plus fort que sa persévérance, alors qu’avec de semblables paroles chaque jour cette femme harcelait le jeune homme et que, lui, repoussait le stupre ? Quelle plus grande prudence que, alors que le pan de son vêtement avait été saisi […], il jugea plus sûr de renoncer à son vêtement et à son confort matériel et de se tenir loin de ce feu, plutôt que de couver en silence en son sein la flamme de cette femme au péril de son âme ?

Pour terminer ce rapide tour d’horizon, nous pouvons signaler l’existence d’un « drame liturgique » ou « jeu » qui a Joseph pour sujet et qui démontre la popularité du patriarche encore à cette époque. Un « jeu » est une sorte de pièce de théâtre religieuse jouée sur les parvis des églises, un catéchisme mis en scène, dont le petit peuple était friant. Très peu de ces « drames » portent sur des récits du Premier Testament ; outre l’ « Ordo Joseph », on n’a conservé qu’un jeu sur Daniel et un autre sur Isaac et Rébecca.

Un manuscrit liturgique de Laon du 13ème siècle présente le début du jeu sur Joseph. Celui-ci est écrit en strophes de vers latins et suit globalement le récit de la Genèse :

19      Jeu de Joseph     Prologue

Qu’aujourd’hui se réjouisse le chœur des fidèles !

Que les bavardages se calment, que croisse le silence !

Les hommes devront suivre les conseils de Joseph,

les femmes éviter le vice propre à leur nature.             (sic)

Va être racontée l’énorme jalousie

que la méchanceté de ses frères porta à Joseph.

Si la haine fraternelle a nui au frère,

la souveraineté de Joseph a été utile à ses frères.

S’il vous agrée de savoir comment cela a commencé,

le récit de Moïse parle de Jacob.

Ecoutez pareillement quelle fut la raison

pour laquelle la maison d’Israël a traversé la mer.

3°) Et après … ?

Les deux lignes d’interprétation poursuivront leur route à travers les siècles, avec plus ou moins d’insistance. Il semble que, globalement, la figure de Joseph perde de l’importance au fil du temps. On la retrouve occasionnellement quand le contexte le requiert, tant il est vrai qu’il n’y a pas de lecture de la Bible sans lecteurs incarnés dans une histoire !

L’avènement de l’exégèse dite moderne, à partir de la fin du 19ème siècle, va profondément renouveler le rapport des chrétiens à la Bible. Une révolution s’opère, lentement et non sans résistance, qui considère à présent le texte comme un objet d’étude sur lequel on peut appliquer les méthodes scientifiques qui elles aussi se développent :   découvertes archéologiques, sciences du langage, psychologie et psychanalyse, etc.

Le sens littéral des textes est désormais privilégié. On cherche à le dégager, puis à considérer comment il peut nourrir notre vie spirituelle. Différentes méthodes de lecture voient le jour : historico-critique, sémiotique, analytique, psychanalyste, féministe,…

Aujourd’hui, la lecture typologique a quasiment disparu (on s’en méfie plutôt),  la lecture moralisante n’est plus très à la mode non plus ! Pour ce qui est de l’histoire de Joseph, on parlera davantage de l’histoire d’un pardon et d’une réconciliation entre frères. D’une aventure humaine qui va conduire les deux partis à faire un chemin difficile l’un envers l’autre. On soulignera que Joseph, vendu comme esclave par ses frères puis devenu puissant en Egypte, fait lentement prendre conscience à ces derniers de la violence et des souffrances qu’ils lui ont infligés, en leur faisant vivre des instants de semblables détresse ; lui aussi a besoin de parcourir un long chemin intérieur avant de pouvoir les accueillir et leur pardonner. On soulignera que les racines de toute cette violence se trouvent en Jacob, le père qui manifeste une préférence parmi ses fils. On soulignera que c’est en acceptant d’ouvrir son cœur à ses frères que Joseph peut relire toute son histoire et y discerner un dessein de Dieu qui a voulu conserver la vie du peuple qu’il a choisi. On soulignera que le travail de réconciliation à l’intérieur de nos vies prend du temps et que chacun peine à avancer vers l’autre. Mais qu’au terme, il est possible de reconnaître avec Joseph que Dieu nous a toujours précédés :

« Vous aviez voulu me faire du mal, Dieu a voulu le changer en bien afin d’accomplir ce qui se réalise aujourd’hui : préserver la vie d’un peuple nombreux » (Gn 50,20).

Chantal Defélix

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