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La prière du Notre Père

La prière du Notre Père est la prière de tous les chrétiens, quelle que soit leur confession.

Elle est la seule prière formalisée donnée par Jésus lui-même. Elle revêt de ce fait une grande importance. Pour la découvrir, je vous propose trois étapes : nous regarderons d’abord le texte de cette prière tel qu’il est transmis dans les évangiles, puis nous essayer d’éclairer le sens des différentes de cette prière dans sa version liturgique, telle que nous la prions chaque jour, et enfin nous préciserons la place qu’occupe cette prière dans la vie des chrétiens.
Préambule : le nom de la prière
Elle est communément appelée le « Notre Père », qui sont les deux premiers mots du texte. Elle est encore désignée par l’expression « la Prière du Seigneur », qu’il faut comprendre comme signifiant : la prière qui nous vient du Seigneur (= Jésus). Insérée dans le cadre liturgique de la messe, elle est aussi appelée « oraison dominicale », ce qui d’ailleurs ne veut pas dire autre chose que « prière du Seigneur ».

1ère partie : le Notre Père à la source

Deux versions dans les évangiles
Deux évangiles parmi les quatre contiennent une version de cette prière : Matthieu 6, 9-15 et Luc 11, 2-4.

Matthieu la présente dans un ensemble couvrant les chapitres 5 à 7, appelé le Sermon sur la Montagne. Il s’agit d’un long discours inaugural, où Matthieu a regroupé différents enseignements de Jésus pour ceux qui veulent le suivre. Trois aspects sont abordés en particulier : l’aumône, la prière et le jeûne. Le message est le même chaque fois : ne pas imiter les hypocrites. Seul l’enseignement sur la prière comporte un développement (6,7-8) : Jésus demande à ses disciples de ne pas rabâcher comme les païens qui s’imaginent que c’est à force de paroles qu’ils se feront exaucer. Il leur dit : « Ne leur ressemblez donc pas, car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. Vous donc, priez ainsi …». Et la prière du Notre Père est insérée à la suite. Dans la version de Matthieu, le contexte insiste la vérité du cœur nécessaire à la vraie prière et c’est Jésus qui prend l’initiative de donner à ses disciples un modèle de prière.

Luc présente sa version plus loin dans le cours de son évangile, au chapitre 11, dans un contexte un peu différent. Dans les versets 1 à 13 du chapitre 11, Luc a lui aussi rassemblé plusieurs enseignements de Jésus sur la prière : il commence par le Notre Père, puis introduit une petite parabole qui invite à la persévérance dans la prière et exhorte à s’adresser à Dieu en toute confiance. Mais chez Luc, c’est parce que les disciples interpellent Jésus que celui-ci donne le Notre Père en modèle. Comme souvent chez Luc, Jésus est présenté en prière : « Il (Jésus) était un jour quelque part en prière. Quand il eut fini, un de ses disciples lui dit : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean (le Baptiste) l’a appris à ses disciples ». Il leur dit : Quand vous priez, dites… ». Et Luc donne alors sa version du Notre Père. Quelle sorte de prière le Baptiste avait-il pu proposer à ceux qui le rejoignaient ? On ne sait pas ; on imagine une demande à Dieu de hâter la venue du Royaume de Dieu et la conversion des pécheurs, puisque c’étaient les grands thèmes de sa prédication. Peut-être les premiers disciples de Jésus souhaitaient-ils disposer d’une prière qui soit un peu comme la marque de leur groupe ? En tout cas, Jésus et ses disciples étaient des hommes formés par la tradition juive, qui accorde une grande place à la prière, sous des formes diverses. Si les disciples ont demandé à Jésus de leur enseigner une nouvelle formule de prière, ce n’est pas parce qu’ils en auraient manqué pour leur prière personnelle ou communautaire. C'est plutôt parce qu’ils ont été impressionnés par la manière dont leur Maître priait et qu’ils ont souhaité prier comme lui. Les évangiles, et Luc particulièrement, soulignent tous que l’attitude de Jésus priant comportait quelque chose d’original et de mystérieux qui devait interroger, remuer les témoins : une prière souvent dans la solitude, à l’écart, la nuit, une prière longue, intense.
L’entrée en matière est donc un peu différente d’un évangéliste à l’autre, mais dans les deux cas, la prière du Notre Père est bien présentée comme ayant été enseignée par Jésus à ses disciples.

Premier regard sur les deux versions
Quand on dispose les deux versions de Mt et de Lc en synopse (= en colonnes parallèles), on remarque tout de suite que le texte de Luc est plus bref. Il ne comporte pas :
- L’adjectif possessif « notre ». Il y a seulement « Père »
- L’expression qui suit : « qui (es) dans les cieux »
- Le 3ème vœu : « que soit faite ta volonté comme au ciel aussi sur terre »
- Et à la fin, la dernière requête : « délivre-nous du Mauvais ».
Le pain quotidien est demandé « chaque jour » dans Luc, « aujourd’hui » chez Matthieu. Enfin, alors que la version de Mt a gardé le vocabulaire des dettes et des débiteurs, Luc a pris soin de préciser en quel sens il faut interpréter : ce sont « nos péchés » que nous demandons à Dieu de nous remettre.
Quand nous avons deux versions d’un même passage dans les évangiles, la tentation est grande de se demander laquelle est la plus proche de la version originale enseignée par Jésus. En principe, on retient la version la plus courte ou la plus difficile, car on comprend facilement qu’avec le temps une communauté chrétienne ait ajoutée au propos pour le compléter ou le rendre plus clair, alors qu’on comprend plus difficilement qu’on ait enlevé des éléments si ceux-ci avaient été reçus de Jésus.
Il est donc probable que la version de Luc, plus brève, reflète davantage l’état primitif du texte. Ce qui ne veut pas dire qu’il s’agisse exactement des paroles prononcées par Jésus. Car chaque évangéliste a travaillé ses sources en fonction de sa communauté, et dans la communauté de Luc, les chrétiens d’origine païenne étaient nombreux. Il a certainement rendu moins « sémitique » le contenu de la prière. Matthieu, lui, s’est adressé à des disciples dont beaucoup étaient d’origine juive ; les sémitismes ne les dérangeaient pas, au contraire.

Vous remarquez que la version liturgique actuelle du Notre Père est calquée sur la version longue, celle de Matthieu. Les « offenses » ont remplacé « les dettes », et la remise aux débiteurs est devenue le pardon aux offensés. Comme Luc, il semble que très tôt on a interprété les « dettes » au sens de fautes commises et que la version de Mt s’est imposée dans la vie des Eglises. On le voit par exemple dans un document très ancien, qui date des années 100, qu’on appelle la Didachè. C’est un écrit anonyme, sans doute syrien, qui nous donne des renseignements très précieux sur les premières liturgies chrétiennes. Je vous ai mis le texte du Notre Père que l’on trouve dans la Didachè (cf. bas de la feuille annexe) : vous voyez qu’il s’agit quasiment de la version de Mt.
Le Notre Père de la Didachè se termine par une conclusion en forme de louange à la gloire de Dieu, ajoutée par le contexte de la liturgie, sans doute pour ne pas terminer de manière un peu abrupte sur la mention du Mauvais, et qui est certainement un emprunt à la prière juive car les prières juives se terminent par une louange et une action de grâce : « Parce qu’à toi est la puissance et la gloire pour les siècles ». Cette conclusion, qu’on appelle une doxologie (de « doxa » = gloire), s’est imposée très tôt, puisque certains manuscrits des évangiles la mettent à la suite du Notre Père de Matthieu : on trouve par exemple « Car à toi est le règne et la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen » ou encore, dans d’autres manuscrits, « Car à toi est le règne du Père et du Fils et de l’Esprit Saint pour les siècles. Amen ». Nous lisons dans cette acclamation glorieuse la victoire de Dieu en son Fils Jésus Christ, comme une sorte d’évocation de la résurrection qui vient en conclusion de la prière en reprenant les premiers souhaits de la prière : le Règne rappelle « Que ton règne vienne », la puissance évoque la volonté de Dieu et la gloire prolonge « que ton Nom soit sanctifié ». Comme nous le verrons tout à l’heure, nous utilisons la première de ces conclusions assez couramment aujourd’hui, notamment lorsque nous prions le Notre Père dans le cadre de la messe. Il est intéressant de souligner que déjà, autour des années 100, les chrétiens avaient cette habitude. La liturgie romaine l’avait perdue. Elle a été réintroduite par la rénovation du Missel romain décidée par le Concile Vatican II. Au 16ème siècle, les communautés protestantes en avaient déjà généralisé l’usage. Sa restitution dans l’Eglise catholique a donc une portée œcuménique.

La structure
Qu’il s’agisse de la version de Mt ou de celle de Luc, la structure générale de la prière du Notre Père est la même. Elle a donc toutes les chances d’être aussi celle du texte original. Il y a deux parties, précédées d’une invocation (« Notre Père » ou « Père ») : la première exprime des vœux qui ont Dieu pour objet ; deux chez Luc et trois chez Mt. C’est seulement dans un deuxième temps que les disciples sont invités à poser des requêtes pour eux-mêmes, et en tant qu’ils forment une communauté qui s’exprime à la première personne du pluriel (« nous ») : il y en a trois chez Luc et quatre chez Matthieu, la seconde (la remise des dettes) faisant l’objet d’un développement.
On peut noter que la version de Mt, avec ses 3 + 4 = 7 demandes, qui est le chiffre de la plénitude ou de la perfection dans l’univers biblique, manifeste le souci des premières communautés chrétiennes de parfaire encore plus cette prière héritée de Jésus, tout en respectant le cadre reçu.

Nous verrons dans le commentaire des demandes, l’enracinement juif de cette prière est important ; on peut trouver des parallèles dans les prières juives. Ce n’est pas très étonnant, Jésus étant imprégné de cette culture. Le texte grec laisse transparaître le langage sémitique originel, plus fortement que dans d’autres passages. Du coup, la traduction de cette prière dans une langue moderne présente certaines difficultés. Nous allons en reparler. Mais elle comporte deux originalités :
- D’abord, cette prière est toute occupée à mettre le Père au centre. Elle n’évoque pas le Fils, comme envoyé du Père, contrairement à la plupart des prières primitives chrétiennes. Elle ressemble au Jésus des évangiles ; elle a les yeux tournés vers le Père.
- Ensuite, on peut remarquer qu’il n’y a aucune notation géographique. La plupart du temps, les prières juives mentionnent « la maison d’Israël », parfois « la ville de Jérusalem », « le sanctuaire » ou « la terre sainte ». Ici, aucune trace des lieux saints. A rapprocher peut-être d’une « certaine » distanciation prophétique de Jésus, même si le Temple joue une grande place dans son existence (cf. Jn 4, 21 : « L’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… »).
L’ordre des demandes est lui aussi commun aux deux versions, et certainement caractéristique de l’enseignement de Jésus. Le fait de prier Dieu d’abord pour lui-même et seulement ensuite en lui formulant des requêtes est par contre quelque chose de très commun dans la prière juive (cf. la prière des 18 bénédictions présentées la dernière fois).

2ème partie : Commentaire des sept demandes

Regardons à présent chacun des éléments qui composent cette prière du Notre Père.

Notre Père, qui es aux cieux
C’est l’invocation de départ. Littéralement, on a : « Notre Père, celui dans les cieux ». Cette invocation a ceci d’original qu’elle exprime côte à côte deux versants de la relation à Dieu : le terme « Père » évoque sa proximité à l’homme ; on est dans le registre de la confiance, de la tendresse. La seconde partie de l’expression, « qui es aux cieux », exprime plutôt sa transcendance, son altérité au regard de l’homme.
C’est de façon assez réservée que les écrits bibliques donnent à Dieu le nom de Père. Comme certaines légendes concernant l’origine des peuples païens du Moyen Orient s’étendaient sur les prouesses sexuelles de leurs dieux fondateurs, il est possible que la tradition issue d’Abraham et de Moïse ait longtemps évité de parler d’une paternité divine qui pouvait être mal comprise.
Cependant, on peut lire dans le livre du Deutéronome : « N’est-ce pas Dieu ton père qui t’a procréé, lui qui t’a fait et par qui tu subsistes ? » (Dt 32,6). Les prophètes, à une époque troublée où se succédaient les guerres et les invasions, ont voulu proclamer la tendresse de Dieu pour son peuple éprouvé. Osée, par exemple, est l’un de ceux qui n’hésite pas à comparer l’amour de Dieu à celui d’un père : « Quand Israël était jeune, je l’ai aimé, et d’Egypte j’ai appelé mon fils…/… j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m’inclinais vers lui et je le faisais manger » (Os 11, 1-4). Jérémie annonce lui aussi comme parole de Dieu : « Je suis un père pour Israël et Ephraïm est mon premier-né » (Jr 81,89), et plus loin : « Ephraïm est-il donc pour moi un fils si cher, un enfant tellement préféré que chaque fois que j’en parle je veuille encore me souvenir de lui ? C’est pour cela que mes entrailles s’émeuvent pour lui, que pour lui déborde ma tendresse » (Jr 31,20). Le livre d’Isaïe, dans sa partie finale, sans doute rédigée après le retour de l’exil à Babylone, contient cette prière : « Tu es notre père. Si Abraham ne nous a pas reconnus, si Israël ne se souvient pas de nous, toi, Seigneur, tu es notre père, notre rédempteur, tel est ton nom depuis toujours » (Is 63,16). Le Dieu Saint, le Dieu Très-Haut, est donc peu à peu perçu comme quelqu’un qui a des sentiments d’amour pour son peuple.
Jésus n’a pas enseigné à ses disciples à dire, comme lui le faisait, « mon Père », mais « notre Père », comme dans la tradition biblique. La paternité de Dieu ouvre sur un autre mystère : celui de notre adoption par Dieu comme ses enfants. Au matin de Pâques, Jésus ressuscité dit à Marie de Magdala : « Va chez mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20,17). C’est à ce moment-là seulement que Jésus donne à ses disciples le nom de frères. C’est par son passage de la mort à la vie qu’ils le sont devenus. Alors quand une personne est baptisée dans la foi au Christ Jésus, qu’elle passe à son tour de la mort à la vie, elle devient frère du Christ avec ses frères. Il n’est donc pas indifférent que nous disions « notre » Père. Nous nous reconnaissons solidaires, frères dans la foi et dans l’amour, même si nous disons cette prière seuls dans notre chambre. En disant « notre Père », nous savons que nous ne prions pas seuls. Et nous ne prions pas seulement pour nous, mais unis à tous ceux, proches ou lointains, qui disent la même prière à travers le monde, et même plus largement à tous ceux qui invoquent Dieu comme leur Père.
La mention des cieux qui est jointe à l’invocation préserve l’idée de respect. C’est une tournure sémitique qui exprime que Dieu domine la terre entière. Chez Matthieu, en bon juif, Jésus utilise souvent cette expression « mon Père, celui (qui es) aux cieux » ou encore « votre Père, celui aux cieux ». En d’autres passages, il dit : « mon Père, le céleste » ou « votre Père, le céleste ». Evidemment, l’expression ne désigne pas une localisation, comme si Dieu résidait au-delà des nuages. C’est une façon de désigner Dieu lui-même sans le nommer, sans manquer au respect qui lui est dû. « Notre Père qui es aux cieux » veut dire « notre Père qui es Dieu » ou « notre Père qui est tout autre que les pères de la terre, le tout Autre ». Quand nous commençons la prière du Notre Père, nous nous mettons donc en présence de Celui qui est à la fois proche et tendre, et le Très-Haut transcendant.
On entend dire parfois que les chrétiens sont les seuls à prier en disant « notre Père », ce qui est tout à fait inexact. Nous avons vu la dernière fois, la Amidah juive : « Fais-nous revenir, notre Père, à ta Torah » (5ème bénédiction) ; « Pardonne-nous, notre Père, car nous avons péché » (6ème bénédiction). Dans la 2ème bénédiction qui précède le Shema Israël dans la prière du matin, on dit : « Tu as eu pitié de nous, notre Père, notre Roi… Notre Père, Père de miséricorde, le Miséricordieux, aie pitié de nous… ». Dans le traité Avot de la Mishna, on lit même : « Sois fort et fais la volonté de ton Père qui es aux cieux » (5,23).

Que ton Nom soit sanctifié
Dans la Bible, Dieu a un nom, qui apparaît très souvent : « Adonaï ». En fait, c’est ce qu’on dit quand les yeux lisent les quatre consonnes qui forment le tétragramme « YHWH » dont la prononciation reste mystérieuse. C’est en associant artificiellement ces consonnes (ce qui est écrit) avec les voyelles de « Adonaï » (ce qu’il faut lire) qu’on obtient la prononciation « Yahvé » dont l’usage s’est répandu dans le monde chrétien. Beaucoup de traductions préfèrent, avec raison, mettre « Seigneur ». On peut dire le Tout-Puissant, le Très-Haut, l’Eternel, le Saint, le Béni, … par souci de révérence et d’adoration ; son Nom reste ineffable.
Dans la tradition biblique, le nom exprime la personnalité, le secret, l’intime, la raison d’être, de vivre, d’agir de chacun. Le Nom de Dieu est donc une façon de désigner respectueusement son être. Dans la grande prière prononcée quelques heures avant son arrestation (Jn 17), Jésus commence par dire : « J’ai manifesté ton Nom aux hommes », puis à la fin : « Je leur ai fait connaître ton Nom ». Il résume ainsi sa mission : faire connaître et aimer Dieu par tous. Pour lui, le Nom et la réalité vivante de Dieu sont équivalents.
Nous souhaitons dans la prière que Dieu lui-même soit « sanctifié », c’est-à-dire « rendu saint ». Comme Dieu est par définition le seul Saint et la source de toute sainteté, il ne s’agit pas d’ajouter quoi que ce soit à sa sainteté ! Dans la racine hébraïque du mot « saint » se trouve l’idée de séparation, de distinction pour mettre en valeur et en relief. La sainteté de Dieu, c’est ce qui fait qu’il est Unique, Incomparable, Tout Autre. Dans l’histoire de la Révélation, la sainteté de Dieu s’est découverte aux hommes, sans combler l’infinie distance qui les sépare encore.
« Que ton Nom soit sanctifié » pourrait donc se traduire : que ta sainteté merveilleuse soit reconnue et admirée par tous les hommes ; que ton Nom, qui tu es, soit honoré, respecté, aimé par nous et par tous les hommes. La tournure du verbe au passif suggère aussi que cette reconnaissance et cet amour, c’est Dieu qui en est le véritable agent. Nous prions Dieu de faire en sorte qu’il soit sanctifié partout et par tous, nous le prions de se manifester et de se faire connaître pour ce qu’il est en vérité ; nous le prions d’accomplir la promesse faite au prophète Ezéchiel : « Je manifesterai ma grandeur et ma sainteté, je me ferai connaître aux yeux des nations nombreuses et ils sauront que je suis le Seigneur » (Ez 38,23).
Mais cette sanctification du Nom de Dieu ne se fait pas sans nous. C’est pourquoi notre prière nous fait demander en même temps de ne pas être des obstacles et de pouvoir nous-mêmes, à notre façon, sanctifier son Nom. Nous pouvons le faire par notre vie, en demeurant fidèles et en mettant en pratique ce qu’il nous a enseigné.
Dans la tradition juive, au-delà du respect des commandements, la véritable « sanctification du Nom » (Qiddush ha-Shem), c’est le don de sa propre vie. Alors, quand Jésus dit : « Que ton Nom soit sanctifié », nous mesurons le poids de cette parole ; elle exprime toute sa foi et plus encore le don de sa vie, donnée pour tous. Par son obéissance au Père jusqu’à l’extrême, Jésus, pour nous, a pleinement sanctifié le Nom. Alors, plus qu’une demande au sens strict, cette première phrase du Notre Père a un goût d’action de grâce.
Il est certain que la prière juive du Qaddish, au moins dans une de ses anciennes versions, a inspiré la prière du Notre Père. La rédaction actuelle est peut-être plus récente, mas la tonalité est très reconnaissable, surtout dans les premières phrases :
« Que soit magnifié et sanctifié son grand Nom dans le monde qu’Il a créé selon sa volonté ; et qu’il établisse son Règne de notre vivant, et de nos jours et du vivant de toute la maison d’Israël, bientôt et dans un temps proche, et dites : Amen !
Que son grand Nom soit béni à jamais et d’éternité en éternité !
Que soit béni et célébré, glorifié et exalté, élevé et honoré, magnifié et loué, le Nom du Saint, béni soit-Il ! Lui qui est au-dessus de toute bénédiction et de tout cantique, de toute louange et de toute consolation qui sont proférées dans le monde, et dites : Amen ! »

Que ton Règne vienne
Jésus a beaucoup parlé du Règne ou du Royaume de Dieu. L’espérance de son peuple (que Dieu instaure un Royaume dans lequel s’épanouiraient enfin la liberté, la justice et la paix), il l’a portée de manière très particulière, en proclamant dès le début de sa prédication : « Le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché » (Mc 1,15). « Approché » : déjà-là et pas encore pleinement manifesté. Un jour, des Pharisiens lui demandent : « Quand donc vient le Règne de Dieu ? » Il leur répond : « Le Règne de Dieu ne vient pas comme un fait observable. On ne dira pas : « Le voici ! » ou «Le voilà ! ». En effet, le Règne de Dieu est parmi vous » (Lc 17,22). Pour les chrétiens, le Règne de Dieu s’est approché en la personne de Jésus. Cependant nous demandons qu’il advienne en plénitude et que se produise la grande manifestation de Dieu annoncée par Jésus à la suite d’Isaïe, Daniel, et bien d’autres prophètes, pour la fin des temps, lorsqu’il reviendra dans sa gloire pour juger les vivants et les morts. « Maranatha ! Viens, Seigneur Jésus ! » était une des prières des premières communautés chrétiennes (Ap 22,20).
Cette espérance d’un Règne d’amour définitif, nous y pensons parfois comme à un avenir fort lointain, pourtant il est au cœur de notre foi : « Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux ; de mort il n’y en aura plus ; de pleur, de cri, de peine, il n’y en aura plus ; car l’ancien monde s’en est allé » (Ap 21).
Nous demandons qu’en nous et en tous les hommes, même ceux qui paraissent très loin, s’allume un peu de cet amour du Royaume divin, chaque jour, jour après jour, et que cet amour embrase le monde, jusqu’au dernier jour, jusqu’au grand Jour. Nous demandons que le Règne de Dieu inauguré par Jésus, déjà présent par la foi et l’amour des croyants, se manifeste définitivement, sans oublier d’y contribuer concrètement, par l’attention quotidienne aux autres et le combat pour la justice !
Les catholiques disaient autrefois : « Que ton Règne arrive » ; cela exprimait son caractère définitif. Les Protestants préféraient dire « vienne ». Tous les chrétiens aujourd’hui, y compris les orthodoxes, se sont ralliés à cette traduction « vienne », parce que le verbe « venir » annonce mieux un établissement progressif tout au long de l’histoire, un Règne déjà en réalisation aujourd’hui, même s’il est encore tendu vers sa pleine manifestation.

Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel
Cette traduction habituelle a l’inconvénient d’être comprise comme exprimant une addition : sur la terre et aussi dans le ciel, alors qu’il s’agit de demander que se réalise sur la terre ce qui existe déjà dans le ciel ! Littéralement, on a : « Comme (c’est) au ciel, (que ce soit) ainsi sur la terre ». L’opposition ciel/terre n’est évidemment pas à prendre au sens spatial ; il est question du monde de Dieu et de l’univers créé dans lequel nous vivons. Nous souhaitons que notre terre soit à l’image du Royaume divin. Il est dommage que le ciel ne soit pas mis en premier dans la traduction. Comme le Nom de Dieu est sanctifié au ciel, comme son Règne est accompli au ciel, comme sa volonté est faite au ciel, qu’ainsi les hommes fassent sur terre. La mention finale porterait sur les trois demandes. Mais en mettant le ciel à la fin de la phrase, cela fait une inclusion avec les cieux du début, et c’est intéressant aussi : finalement le ciel englobe toute cette première partie, y compris la terre !
La prière nous fait demander que le ciel et la terre se rejoignent de quelque façon, dès maintenant, pas seulement dans la plénitude glorieuse encore à venir. Or ce qui est déjà commun au ciel et à la terre, c’est l’amour « qui ne passera jamais » (1 Cor 13,8). Notre prière est donc un appel à un effort d’amour sans cesse renouvelé.
Seul Matthieu a rapporté cette troisième demande. Luc ne l’a pas, peut-être parce qu’elle est implicitement contenue dans la demande précédente. La volonté de Dieu ne peut qu’aboutir à son Règne. Mais sur le chemin des hommes, la volonté de Dieu se manifeste de bien des manières et la rechercher est une grande question de la vie spirituelle.
On peut dire de différentes façons « Que ta volonté soit faite ! ». On peut la prononcer avec résignation, et même avec tristesse et regret, quand une épreuve nous arrive : « Que ta volonté soit faite puisque nous ne pouvons pas faire autrement ! » Mais c’est une mauvaise interprétation : la volonté de Dieu n’est pas un caprice imprévisible qui nous enverrait des tuiles auxquelles nous devrions nous résigner. Cette demande que se fasse la volonté de Dieu arrive après « Que ton Nom soit sanctifié » et « que ton Règne vienne » ; ce sont des mots d’espérance et de joie. Il ne s’agit pas de s’abandonner à l’arbitraire vaille que vaille, mais de désirer que se réalise ce que Dieu veut. Nous unissons notre volonté à la sienne, qui justement veut le triomphe du bien. Donc cette demande n’est pas à dire comme un soupir d’abdication résignée. C’est un souhait plein d’espérance et même l’engagement que nous prenons à lutter pour que se réalise cette volonté, en nous-mêmes déjà et dans toute l’humanité.
Au fil des pages de la Bible, la volonté de Dieu se laisse découvrir, par la création du monde et de l’homme, dans l’histoire du peuple qu’il s’est choisi. Sa volonté souvent exprimée, c’est que ce peuple demeure fidèle à la Parole qui lui a été adressée, et dont la Loi est la traduction dans la vie quotidienne. Grâce à Jérémie 31,34 (« Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l’écrirai au fond de leur cœur ») ou Ezéchiel 36,25 (« Je mettrai mon Esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois »), nous comprenons que notre humble fidélité est d’abord l’œuvre de Dieu, une grâce donnée, ce que suggère aussi la forme passive du verbe « soit faite ».
Dans l’Evangile, Jésus affirme avec force : « Votre Père qui est aux cieux veut qu’aucun de ces petits ne se perde. » (Mt 18,14). Saint Paul dira plus tard : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2,4). Sauvés du mal, comme la dernière demande du Notre Père le précisera, et de ses conséquences : le péché qui sépare de Dieu, la souffrance et la mort. Homme parmi les hommes, Jésus a manifesté cette volonté du Père en guérissant les malades qu’on lui amenait, en montrant la miséricorde infinie de Dieu envers les pécheurs, en redisant sa prédilection pour les pauvres. « Que ta volonté de salut soit faite pour tous » a été vraiment pour Jésus sa raison de vivre. Et de mourir, aussi. Dans son angoisse au jardin de Gethsémani, il dit : « Abba, tout est possible, à toi ! Ecarte cette coupe loin de moi ! Mais non ce que je veux moi, mais ce que tu veux » (Mc 14,34-36). Non pas que le Père veuille la mort de son Fils, mais le Fils, par cette parole, accepte que sa mort, qu’il sent inéluctable, prenne sens dans l’œuvre de salut de Dieu. Il s’y soumet librement, par amour.
« Que ta volonté soit faite » est un cri d’espérance, un acte de foi, une invitation à l’amour. Ce ne sont ni la souffrance, ni l’injustice, ni la mort qui triompheront, mais l’amour et la vie. La volonté de Dieu, pour nous, c’est Pâques. Jésus dit en Jn 6,39-40 : « Telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donné, mais que je les ressuscite au dernier jour. Telle est la volonté de mon Père : que tout homme qui voit le Fils et qui croit en lui ait la vie éternelle ». Pour nous chrétiens, cette volonté de Dieu culmine dans le Christ, comme l’exprime saint Paul en Eph 1,9-10 : « Dieu nous a fait comprendre le mystère de sa volonté : réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ ».

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Nous abordons à présent la 2ème partie de la prière dont les demandes sont tournées vers les besoins des hommes.
Nous formulons trois requêtes pour nous-mêmes, mais en tant que nous formons une communauté : la prière se fait à la première personne du pluriel (« nous »). Nous ne prions pas individuellement chacun pour soi, mais unis à tous nos frères, proches ou lointains.
La première demande de cette 2ème partie contient une difficulté de vocabulaire. Le mot qui est traduit par « de ce jour » est en grec un mot rare (ton epiousion), dont le sens est assez obscur. En recourant à l’étymologie, on est orienté vers deux grandes options : « aujourd’hui » ou « demain. St Jérôme, grand traducteur de la Bible au 4ème siècle, propose « le pain de demain, donne-le nous aujourd’hui ». Comme demander le pain du lendemain est peu conforme à l’enseignement de Jésus, il explique que ce mot a une portée eschatologique : c’est le pain du festin dans le monde à venir. Mais l’expression grecque est quelque fois employée pour désigner le jour présent (cf. Pr 27,1) et cette traduction a prévalu parce qu’elle est bien en phase avec l’appel de Jésus à la confiance en Dieu, à la remise de soi entre les mains du Père : « Ne vous inquiétez donc pas, en disant : « Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? De qui allons-nous nous vêtir ? – Tout cela, les païens le recherchent sans répit -, il sait bien, votre Père céleste, que vous avez besoin de toutes ces choses. Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine. » (Mt 6,31-34). La perspective de faire des provisions pour les jours à venir, ce n’est pas dans la manière de Jésus ! La phrase signifie assurément : « Donne-nous maintenant notre ration journalière, notre pain de la journée ».
Il n’échappe à personne que cette précarité quotidienne, qui s’appuie sur la certitude que Dieu pourvoira demain, évoque le don de la manne (Ex 16) donnée au peuple hébreu dans le désert au jour le jour, selon les besoins de chacun, et qui ne se conservait pas pour le lendemain. Cette manne rappelait aux Hébreux qu’ils avaient chaque jour à renouveler leur confiance en Dieu. En demandant de même à Dieu seulement ce qui est nécessaire pour ce jour, nous nous souvenons que nous avons sans cesse besoin de lui. L’allusion à la manne est d’autant plus intéressante qu’elle peut rejoindre aussi l’interprétation du pain « au futur », car selon une tradition juive, la manne sera à nouveau donnée comme nourriture aux derniers temps.
Nous demandons du pain, mais quel pain ? La tradition chrétienne l’entend à plusieurs niveaux. Il y a d’abord, très prosaïquement, la nourriture nécessaire pour subsister aujourd’hui. La demander nous rappelle que tout dans notre vie intéresse Dieu, même notre nourriture. La 9ème bénédiction de la Amidah nous l’a montré la dernière fois : « Bénis pour nous, Seigneur notre Dieu, cette année et toutes ses récoltes, pour le bien. Rassasie-nous de ta bonté et bénis cette année à l’égal des bonnes années… ».
Encore de nos jours, beaucoup d’hommes et de femmes souffrent de la faim. Si nous disons « Donne-nous notre pain », nous le disons avec eux et pour eux, dans une prière qui bien sûr nous engage. On ne peut pas prier le Notre Père et rester indifférent à la famine, aux raisons pour lesquelles il y a des famines, oublier notre égoïsme et notre gaspillage. Et si ce n’est pas du pain ou de l’argent que l’on peut partager, il y a le temps, la patience, l’amitié… L’homme ne se nourrit pas seulement de pain ! C’est justement ce que rappelle Dt 8,2-3 quand Moïse dit à son peuple : « Il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères n’avaient connue pour te montrer que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais que l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur ». En se présentant en Jn 6 comme « le pain qui descend du ciel et donne la vie au monde », Jésus avait cette image de la manne très présente à l’esprit.
Cela nous conduit à un deuxième niveau de compréhension de ce pain demandé pour ce jour : « Nous prions, dit St Cyprien au 3ème siècle, pour que notre pain, c’est-à-dire le Christ, nous soit donné quotidiennement ». Nous prions de nous faire participer par la foi à la vie du Christ, de nous éclairer par sa Parole, de nous donner son Esprit Saint, et aussi bien sûr de pouvoir communier avec lui en célébrant le repas de l’Eucharistie. Ce pain qui devient son Corps est pour nous signe efficace d’un don de Dieu qui nous ouvre à une autre vie que la vie physique : « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour toujours » (Jn 6,51). Communier au pain du Christ signifie toujours établir une communion avec nos frères, nous devenons tous ensemble le Corps du Christ, si bien que le « nous » de la prière prend à ce moment-là un sens encore plus fort.

Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés
Nous avons vu que, selon l’évangile de Matthieu, la traduction littérale est : « Remets-nous nos dettes, comme nous aussi avons remis à nos débiteurs ». En araméen, le péché et la dette étaient désignés par le même mot. Dans des textes juifs relatifs au pardon, l’image de la remise des dettes était déjà classique à l’époque de Jésus pour exprimer que, sans la grâce de Dieu, nous sommes devant lui comme des débiteurs insolvables. Un jour, Jésus a raconté une parabole mettant en scène un débiteur impitoyable envers celui qui lui devait (Mt 18,23), glissant justement de l’image de la dette au sens pécuniaire à la dette vis-à-vis de Dieu, c’est-à-dire le péché. Luc ne s’est pas trompé en traduisant ainsi pour ses auditeurs grecs.
Dans la traduction liturgique, nous avons le mot « offenses ». Le latin « offensa » signifie blessure ou dommage. Le mot est passé dans les versions françaises à la fin du Moyen-Age et a été gardé.
Donc nous demandons à Dieu pardon pour nos péchés et la prière met ce pardon en relation avec notre propre attitude envers les autres. C’est un des points fondamentaux de l’enseignement de Jésus : il met en relation d’égalité les deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain et a souvent enseigné que pour nous accorder son pardon, Dieu nous demande de pardonner à nos frères (Mt 5,7 ; Mt 18,35 ; Mc 11,25). Matthieu, dans les versets 14 et 15 qui suivent immédiatement le Notre Père, insiste sur ce point : « Car si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, à vous non plus votre Père ne pardonnera pas vos fautes ».
Le « comme nous avons pardonné » ne doit pas faire illusion ; Dieu ne pardonne pas « parce que » nous pardonnons. Le pardon fraternel n’achète pas notre pardon, ni ne le mérite ; le pardon divin est grâce. Mais il atteste la sincérité de notre demande (ce qui est marqué chez Mt par la formulation au passé « comme nous avons remis »). Ce pardon fraternel est le signe de la prise de conscience de notre propre condition de pécheurs, et donc de la reconnaissance de notre besoin d’être pardonnés.
Jésus a prêché la conversion du cœur. Il s’agit de retourner les profondeurs de notre être devant Dieu, pour déclencher chez lui le désir de nous relever, de nous recréer, de nous pardonner, car son Nom est miséricorde. Jésus, le visage de Dieu pour nous, se présente comme celui qui pardonne les péchés et résume sa mission en disant : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Mc 2,17).
Reconnaître avec humilité, lucidité, sincérité, notre péché quotidien, notre médiocrité habituelle, nos manques d’amour, nous entraîne à faire appel à la miséricorde de Dieu. En quelque sorte, nous lui donnons des raisons de nous sauver, de nous aimer.
Plus nous nous reconnaissons pauvres, plus nous avons besoin de lui et plus nous donnons au Christ la possibilité d’accomplir en nous sa mission qui est de nous réconcilier pleinement avec son Père, notre Père. Mais Jésus nous fait en même temps passer par un regard critique sur notre propre miséricorde. Nous sommes les seuls êtres qui pouvons « bloquer » la miséricorde de Dieu, en refusant d’aimer notre frère jusqu’au pardon. On pourrait traduire Mt 6,15 : « Si vous ne pardonnez pas, votre Père ne pourra pas vous pardonner vos fautes ». St Paul écrit en ce sens : « Supportez-vous les uns les autres et pardonnez-vous mutuellement, si l’un a contre l’autre quelque sujet de plainte ; le Seigneur vous a pardonné, faites de même à votre tour. Et par-dessus tout, qu’il y ait l’amour » (Col 3,13).
Et cette phrase du Notre Père, nous la disons tous les jours, cela fait bien 70 fois 7 fois où Jésus demande que nous pardonnions à nos frères !
Il arrive que des personnes qui ont été très blessées ne peuvent plus dire cette phrase en conscience. Quand nous prions, dans le mystère de notre communion, nous la disons aussi pour ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas la dire. Nous pensons en priant : Montre ta miséricorde à tous, car c’est pour tous, et pour eux d’abord, que le Christ a donné sa vie.
Nous trouvons une prière semblable dans la 6ème bénédiction de la Amidah : « Pardonne-nous, notre Père, car nous avons péché. Fais-nous grâce, notre Roi, car nous avons failli. Car tu es Celui qui fait grâce et pardonne. Béni es-tu, Seigneur, qui fais grâce et multiplies le pardon ». Mais il faut chercher ailleurs l’appel au pardon fraternel, dans la liturgie de Yom Kippur ou le Midrash Tanhuma sur la Genèse par exemple « Si tu pardonnes à ton prochain, l’Unique te pardonnera ; mais si tu ne pardonnes pas à ton prochain, personne n’aura pitié de toi ».

Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal
Pour bien comprendre cette dernière demande, il ne faut pas séparer les deux membres de la phrase, car sa construction conduit à insister sur la 2ème partie. L’important est d’être délivré du mal et dans ce but de ne pas succomber au piège de la tentation.
Derrière ce mal, nous pouvons voir la souffrance physique, la maladie, la misère, la mort, aussi bien que le péché, la cruauté, la haine, l’injustice, la guerre, toutes les formes que le mal peut prendre dans la vie des personnes et du monde. Mais le mot grec (o ponèros) « le Mauvais » est un des noms, dans les évangiles, du Mal personnifié, encore appelé le Diable, le Démon, Satan, l’Adversaire, l’Ennemi, le Prince de ce monde et le Tentateur justement ! Tant de noms pour traduire le mystère de ce personnage qui se dresse contre Dieu… Les textes bibliques le mettent à la source des maux qui ravagent l’humanité. Il est l’anti-amour. Quoiqu’il en soit de sa véritable nature, nous demandons à Dieu de nous libérer de forces contraires au projet de Dieu et qui nous dépassent. Livrés à nous-mêmes, nous ne sommes pas de taille dans cet affrontement !
Les premiers mots de la demande présente une difficulté de traduction : « Ne nous soumets pas » pourrait se comprendre en ce sens que Dieu pourrait nous faire entrer dans la tentation comme dans un piège, que Dieu pourrait nous assujettir au mal. Ce serait contradictoire par rapport à sa miséricorde. La tentation ne peut pas être l’œuvre de Dieu. St Jacques l’exclue expressément : « Que nul, quand il est tenté, ne dise : Ma tentation vient de Dieu. Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’entraîne et le séduit » (Jc 1,13).
Une traduction qui éclairerait mieux le sens serait : Garde-nous de consentir à la tentation ; ne nous laisse pas tomber en tentation ; préserve-nous de pactiser avec elle... La traduction ambigüe à laquelle nous avons été habitués a été critiquée par de nombreux théologiens. Bientôt, il va nous être proposé une autre formulation, qui entend éviter la mauvaise interprétation : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Mais il faudra du temps pour adopter ce changement, tellement est populaire cette prière !
La tentation dont il est question, en rapport avec le mal, n’est pas la simple attirance des choses défendues. C’est l’épreuve dans laquelle, face au mal, nous risquons tout simplement de perdre notre foi en Dieu. Au soir de son agonie, Jésus a demandé à ses disciples de « prier pour ne pas entrer en tentation » (Mc 14,38). En fait, ils y succomberont. Ils ont fui et même renié ! Alors avec une humilité lucide, nous prions Dieu de nous éviter les situations à laquelle notre foi ne survivrait pas. Notre prière est un acte de confiance en dieu qui vient toujours au secours de son peuple. St Paul, en commentant les leçons du passé d’Israël, écrit : « Aucune épreuve (tentation) ne nous est survenue, qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces, mais avec l’épreuve, il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter » (1 Cor 10,13). Mais si nous faisons la demande chaque jour, c’est bien que le risque existe ! Quand Matthieu et Luc transmettent le Notre Père, la persécution allait éclater et la tentation serait forte pour ceux qui étaient mal assurés dans leur foi d’accepter l’apostasie. Aujourd’hui, il y a d’autres raisons…
Les évangiles proclament la défaite finale du Mal, mais en attendant il nous fait courir un danger. Ainsi Pierre écrit « Votre adversaire, le Diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. Résistez-lui fermes dans la foi » (1 P 5,8-10). Comme dit St Paul, il nous faut « endosser l’armure de Dieu, afin qu’au jour mauvais, vous puissiez résister et rester fermes » (Eph 6,10). C’est pourquoi nous ne nous lassons pas de répéter : Arrache-nous à toute complicité avec le Mauvais, fais venir en tous ton Règne, apprends-nous à aimer comme tu nous as aimés, et surtout ne permets pas que nous renoncions à croire en toi et à te suivre. C’est un acte de foi, qui demande la foi !
Dans sa grande prière avant sa passion, Jésus a imploré pour nous son Père : « Je ne prie pas pour que tu les enlèves du monde (= du monde pécheur où ils doivent continuer le combat), mais pour que tu les gardes du mauvais » (Jn 17,15). Dans ce combat, nous savons que le Christ est à nos côtés.
Dans la 7ème bénédiction de la Amidah, nous avons : « Vois notre misère et mène notre combat. Et délivre-nous sans tarder à cause de ton Nom, car tu es le Libérateur puissant. Béni es-tu, Seigneur, Libérateur d’Israël ». Une expression aussi très proche se trouve dans le Talmud (Ber 60b) : « Ne m’abandonne pas au pouvoir du péché, ni au pouvoir de la faute, ni au pouvoir de la tentation, ni au pouvoir de la honte ».

Amen !
Avec ou sans la doxologie, quand nous avons fini de prier le Notre Père, nous disons : « Amen ! », c’est-à-dire : c’est vrai, c’est solide, nous sommes d’accord !

3ème partie : le Notre Père dans la vie chrétienne

Etant donné que Jésus a enseigné lui-même cette prière à ses disciples, le Notre Père a toujours eu une grande importance dans la vie chrétienne, et c’est bien sûr encore le cas aujourd’hui. Avec une autre prière (le « Je vous salue, Marie »), ce sont les deux prières qui sont traditionnellement apprises aux enfants dès leur jeune âge.
Dans la prière officielle de l’Eglise catholique, qu’on appelle la Liturgie des Heures, qui est priée dans les monastères, par les prêtres, les diacres, les religieux, mais aussi par beaucoup d’autres personnes, le Notre Père se trouve à la fin des deux offices principaux, celui du matin, les Laudes, et celui du soir, les Vêpres. Même si nous ne suivons pas le déroulement de la Liturgie des Heures, nous sommes invités, quelle que soit notre confession, à prier le Notre Père deux fois dans la journée, le matin et le soir. Si nous participons à la messe, nous le dirons une troisième fois. Puisque cette prière nous fait demander le pain « de ce jour », c’est de soi une prière quotidienne, à renouveler chaque jour.
L’importance de la prière du Notre Père se manifeste en particulier dans la façon dont elle est transmise aux catéchumènes (= les candidats au baptême). Dans la période qui précède le baptême, qui est un temps d’approfondissement de la foi, de conversion, de formation, il y a un certain nombre d’étapes liturgiques. Parmi ces étapes, il y a ce qu’on appelle, dans le jargon liturgique, les « traditions », c’est-à-dire les transmissions (tradere = transmettre). Il y a deux « traditions » : celle du Symbole de la foi (le Credo), le résumé de notre foi, et celle du Notre Père. Voici ce que dit à ce propos le rituel (§ 175) : « L’Eglise, depuis toujours, leur transmet avec amour les trésors qu’elle regarde depuis l’Antiquité comme l’essentiel de sa foi et de sa prière : le Symbole de la foi (Je crois en Dieu) et l’oraison dominicale (Notre Père)…/… En recevant l’oraison dominicale, ils (les catéchumènes) prennent plus profondément conscience du nouvel esprit filial qui leur fera donner à Dieu le nom de Père, particulièrement au sein de l’assemblée eucharistique ». Au §182, il est précisé : « On transmet aussi aux catéchumènes l’oraison dominicale ou Prière du Seigneur (Notre Père). Depuis l’Antiquité, elle est la prière spécifique de ceux qui, par le baptême, ont reçu l’adoption filiale ; les néophytes (= nouveaux baptisés) la diront avec les autres baptisés à la première célébration de l’Eucharistie à laquelle ils participeront ».
Cette tradition, cette remise, du Notre Père est faite devant la communauté des fidèles. Le célébrant dit : « Que s’approchent ceux qui vont recevoir la prière du Seigneur ». Puis il s’adresse à eux en disant : « Ecoutez maintenant comment le Seigneur apprit à prier à ses disciples », et il lit l’évangile de Mt 6,9-13. Souvent, on remet aux catéchumènes cette prière imprimée sur un beau papier, en les invitant à l’apprendre et à la faire leur désormais.
Chaque fois que les chrétiens célèbrent l’Eucharistie, ils disent ensemble la prière du Notre Père. Elle est introduite par le prêtre et elle peut être dite ou chantée. Nous aimons faire alors le même geste que les premiers chrétiens : les mains levées, paumes ouvertes vers le ciel. Avec la force de l’habitude, il peut arriver que cette prière soit « débitée » un peu vite, mais les fidèles sont pourtant invités à la dire avec le cœur, en l’intériorisant le plus possible ! Dans le rite catholique qui précédait la réforme liturgique du Concile Vatican II, seul le prêtre disait la prière du Notre Père. C’était le cas dans certaines Eglises d’Occident depuis l’Antiquité, à la différence des Eglises Orientales qui faisaient participer tout le peuple. Nous sommes heureux aujourd’hui de pouvoir dire tous ensemble le Notre Père, car nous sommes tous les fils et les filles du Père.
Au cours de la messe, la prière du Notre Père est dite à un moment bien particulier : juste avant de communier au Corps et au Sang du Christ. Cette prière est le premier des rites de communion et elle y prépare. Cela se comprend : la récitation commune de cette prière est déjà un acte de communion avec le Seigneur Jésus, puisque nous prions « selon son commandement » et que nous nous situons comme lui en fils devant le Père. Le Notre Père nous fait entrer dans l’intimité de Dieu en nous permettant de prendre l’attitude filiale du Christ. St Grégoire le Grand, au 6ème siècle, disait qu’en présence du Pain et du Vin consacrés, une autre prière ne serait pas à la hauteur ! « Il m’a semblé qu’il ne convenait pas du tout de dire sur l’oblation (= les offrandes) une prière composée par un écrivain quelconque, et de ne pas dire sur le Corps et le Sang du Rédempteur celle qu’il a lui-même composée et que nous livre la tradition ».
Les liturges nous apprennent que l’usage le plus ancien du Notre Père concerne la prière au cours de la journée, et que pour avoir une attestation certaine de sa présence à l’Eucharistie, il faut attendre la fin du 4ème siècle. C’est néanmoins une coutume très ancienne. Dans les commentaires des Pères de l’Eglise (les auteurs chrétiens des premiers siècles), le Notre Père est toujours considéré comme une préparation privilégiée à la communion, à cause de deux aspects : elle mentionne « le pain de ce jour », et l’Eucharistie est aussi un pain qui nourrit ; et aussi parce qu’elle nous demande de pardonner : « par ces mots, dit par exemple St Augustin, c’est le visage lavé que nous accédons à l’autel ; c’est le visage lavé que nous communions au Corps et au Sang du Christ » (Serm.17 ; PL 38,127).
Le rituel actuel de la messe souligne ces deux aspects (PGMR n°56a) : « L’oraison dominicale : on y demande le pain quotidien qui évoque pour les chrétiens le pain eucharistique, et on y implore la purification des péchés, pour que les choses saintes soient vraiment données aux saints ».
La récitation dans un but pénitentiel avant la communion est soulignée par le fait que le prêtre prolonge la dernière demande (« Délivre-nous du mal ») en disant à voix haute : « Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps. Par ta miséricorde, libère-nous du péché, rassure-nous devant les épreuves en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets et l’avènement de Jésus Christ, notre Sauveur ». Et après cet embolisme (= développement), tous ensemble, nous disons la doxologie très ancienne : « Car c’est à toi qu’appartiennent le Règne, la puissance et la gloire, pour les siècles des siècles. Amen. » Nous pouvons alors nous approcher de la table du Seigneur, avec des sentiments de conversion envers Dieu et envers nos frères.

Il peut y avoir, entre les différentes confessions chrétiennes, des différences dans la manière de célébrer, mais une prière nous unit tous, celle que Jésus nous a apprise. Une prière pour chaque jour, une prière pour notre route…

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