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 Avec Noé, confinés dans l’arche (Christian BOUZY, le 15-10-2020)

Plan du récit (Rappel) :
L’histoire de Noé est racontée dans Genèse du chapitre 6 au chapitre 9. Sur le plan narratif, on peut décomposer le récit en plusieurs sections :
La corruption de la création. (Ch.6 1-4).
Dieu décide de détruire l’univers. (Ch.6 5-7)
Noé le juste. (Ch.6 8-13)
La construction de l’arche. (Ch.6 14-22).
Noé et sa famille et des représentants de tous les animaux entre dans l’arche.(Ch.7 1-9)
Le déluge. Tous les êtres vivants de l’univers périssent à l’exception de ceux qui sont avec Noé dans l’arche. (Ch.7 10-24).
Noé et sa famille sortent de l’arche avec les autres passagers. (Ch. 8 1-14)
Bénédiction et alliance avec Noé, les commandements noahides. (Ch.8 15-22 ; Ch. 9 1-17).
L’ivresse de Noé et la malédiction de Canaan. (Ch.9 18-29).

 

Noé et le confinement

L’histoire de Noé et son confinement résonne avec notre expérience récente de l’isolation du monde extérieur que nous avons vécu et qui, malheureusement n’est pas terminée.

J’ai beaucoup de sympathie pour Noé. Le monde est en pleine corruption et le voilà choisi, seul, pour rétablir la situation. Tache démesurée ! Et voilà qu’il débarque de l’arche alors que toute vie a disparue ! Il plante de la vigne, boit son vin et s’enivre. Comment ne pas comprendre sa dépression et son ivresse ? Il y a quelque chose de pathétique dans la mission dont il est investi. Quelque chose qui, de mon point de vue, résume le destin juif. Le peuple juif n’est-il pas investi (ou ne s’est-il pas lui-même investi) d’une mission qui le dépasse ?! L’humour juif, avec l’ivresse consolatrice, ne sont-ils pas des remèdes contre la dépression ?

Ce récit n’est pas original, On retrouve des récits analogues dans les traditions de l’Orient ancien ainsi que dans d’autres traditions du folklore mondial. L’idée que le créateur du monde, soit mécontent de sa création et la menace de destruction par l’eau est en effet universellement rependue ainsi que le rôle d’un héros salvateur. Dans la tradition moyen-orientale, notamment dans l’épopée de Gilgamesh, il peut s’agir de la trace dans les mémoires d’épisodes d’inondations des deux fleuves mésopotamiens, le Tigre et l’Euphrate, sans doute dus à des dérèglements climatiques. Le récit de l’histoire de Noé et du déluge dans la Genèse n’est donc qu’une des multiples variations sur ce thème.

Ce récit comme celui de la création a été rapporté très tard, au retour de l’exil de Babylone, et inclus dans le livre par l’école des scribes d’Ezra. Mais loin d’être un « collage » il contient un message symbolique, souvent bien caché, qui l’inscrit dans la mission du peuple juif et son alliance avec son Dieu.

Il s’agit de montrer comment, depuis la création, un processus tend à établir une alliance entre le créateur et ses créatures fondée sur la justice et la loi morale. Justice et loi morale dont, finalement, Israël prendra la responsabilité.

Bref, si Noé a raté son déconfinement, la suite de l’histoire montre que le défi sera relevé par Abraham et les Patriarches.

L’histoire de Noé est racontée dans Genèse du chapitre 6 au chapitre 9. Sur le plan narratif, on peut décomposer le récit en plusieurs sections1 :

  • La corruption de la création. (Ch.6 1-4).

  • Dieu décide de détruire l’univers. (Ch.6 5-7)

  • Noé le juste. (Ch.6 8-13)

  • La construction de l’arche. (Ch.6 14-22).

  • Noé et sa famille et des représentants de tous les animaux entre dans l’arche.(Ch.7 1-9)

  • Le déluge. Tous les êtres vivants de l’univers périssent à l’exception de ceux qui sont avec Noé dans l’arche. (Ch.7 10-24).

  • Noé et sa famille sortent de l’arche avec les autres passagers. (Ch. 8 1-14)

  • Bénédiction et alliance avec Noé, les commandements noahides. (Ch.8 15-22 ; Ch. 9 1-17).

  • L’ivresse de Noé et la malédiction de Canaan. (Ch.9 18-29)2.

La corruption de la création. (Ch.6 1-7).

« La terre s’était corrompue devant Elohim et elle s’était remplie de violence.

Elohim vit la terre et voici, elle était corrompue car toute chair avait corrompu ses voies sur la terre.

Hachem dit : je vais effacer l’Adam que j’ai créé de la face de la terre, depuis l’Adam jusqu’à l’animal jusqu’à ce qui rampe, jusqu’à l’oiseau du ciel car je regrette de les avoir faits ».

C’est bien la violence qui corrompt la terre. Toute sorte de violence qui entraine la catastrophe. « Toute chair a corrompu sa voie », sa vocation à la vie.

La décision de Hachem ne fait pas de détails !

C’est que l’être humain et la nature sont solidaires ! La jouissance sans limite, l’exploitation sans limites de l’homme et de la nature, réduits à l’état d’objet et, osons le mot, à l’état de marchandise, dont on dispose sans frein, entrainent l’être humain et la création dans la catastrophe.

« Mais Noé trouva grâce aux yeux de Hachem ! »

Contraste entre la vision cosmique de la destruction et la fragilité d’un seul homme sur qui va porter toute la responsabilité de relancer l’histoire humaine !

La construction de l’arche. (Ch.6 14-22).

La Genèse insiste sur le caractère universel de la perversion de l’être humain et de la nature à sa suite. A cette dimension cosmique succède une concentration de la résistance de la vie en un point, l’arche et le confinement !

14 » Fais pour toi une caisse de bois de gofer, en nids tu feras la caisse. Tu la couvriras de dedans et de dehors avec du bitume (ֹפֶר). »

15 Et voici comment tu la feras : 300 coudées de longueur, 50 coudées de large et 30 coudées de haut. (165m x 27,5m x 16,5m).

En quoi cette arche est-elle le point de passage d’un monde corrompu à une création renouvelée ? En quoi est-elle transformatrice ? Autrement dit, en quoi ce confinement va marquer un « avant » et un « après » ?

« Tu disposeras l’arche en nids » 

A la confusion des espèces, succède une mise en ordre, une séparation matérielle ;

19Et de tous les êtres vivants, de chaque espèce, tu en recueilleras deux dans l'arche pour les conserver avec toi : ce sera un mâle et une femelle.

20Des oiseaux selon leur espèce ; des quadrupèdes selon leur espèce ; de tout ce qui rampe sur la terre, selon son espèce, qu'un couple vienne auprès de toi pour conserver la vie ».

Bien sûr cette triple répétition de « selon leur espèce » renvoie à Genèse 1 : il s’agit bien ici d’une création renouvelée.

Mais auparavant il est dit ;

6,18J'établirai mon pacte avec toi : tu entreras dans l'arche, toi et tes fils, et ta femme et les femmes de tes fils avec toi. Et plus loin il est dit ;

7,7 Noé entra avec ses fils, sa femme, et les épouses de ses fils dans l'arche, pour se garantir des eaux du Déluge.

J’en conclue qui si les animaux entraient en couple pour gagner leur place dans un compartiment individuel, les hommes et les femmes semblent être séparés. Cet ordre d’entrée est réaffirmé encore un verset 13 ; « Ce jour-là même étaient entrés dans l’arche : Noé, Sem, Cham et Japhet, fils de Noé, et avec eux la femme de Noé et les trois femmes de ses fils »

Mais plus loin il est dit en 8,15-16 « Dieu parla à Noé en ces termes : Sors de l'arche, toi et ta femme, et tes fils et leurs femmes avec toi. » Séparation des sexes pour les humains dans l’arche mais reconstitution des couples à la sortie. Mais au verset 18 il est dit ; « Et Noé sortit avec ses fils sa femme et les femmes de ses fils. » Noé n’obéit pas avec précision à l’ordre de Ha Chem ! Noé et sa famille sortent de l’arche dans le même ordre que celui de leur entrée ! Noé refuse de reprendre la vie en couple comme le souligne Rachi. Sans doute est-ce l’effet de sa dépression qui aura de fâcheuses conséquences.

Donc, là où nous en sommes, tandis que règnent la violence et la confusion sur toute la terre, l’arche offre un asile protecteur où règne l’ordre. Chaque couple d’animaux à sa place, les humains sont logés eux, hommes et femmes séparés. On imagine la chaude atmosphère de paix qui règne dans l’arche opposée à la fureur de la tempête qui s’abat à l’extérieur, sur le pont. L’arche : ilot de vie flottant « sur la face de l’abime » pour reprendre les termes de Genèse 1 !

Tu la couvriras de dedans et de dehors avec du bitume (ֹפֶר).

Or le mot כפר signifie aussi purifier, couvrir, au sens de couvrir une dette.

Double purification, extérieure et intérieure. « Couvert dehors » : protection de la corruption extérieure. Mais aussi « couvert en dedans », littéralement, « dans la maison » : protection de la corruption intérieure. C’est aussi le mot « Kippour ». L’arche est un lieu de « purification » de « t’chouva » comme le poisson le fut pour Jonas.

Pourquoi le texte insiste-t-il sur les dimensions de l’arche3 ?

15וְזֶ֕ה אֲשֶׁ֥ר תַּֽעֲשֶׂ֖ה אֹתָ֑הּ

« Et voici comment tu la feras ».

וְזֶה veux dire que l’Eternel a montré avec son doigt. Ce qui veut dire que le modèle n’appartient pas au monde profane. Et c’est là où nous trouvons les énigmatiques dimensions de l’Arche : 300x50x30. Soit 165m x 27,5m x 16,5m

Si on passe par les équivalences numériques on obtient : שׁ=300, נ=50, ל=30.

Le symbolisme traditionnel des lettres :

ש : Les trois branches correspondent à l’alliance de Néfèsh, Rouah et Néchama.

נ : Il représente une possibilité de rachat du fait qu’il se déplie dans le ן final.(authiot rab Akiva). La valeur numérique 50 renvoie aux cinquante voies de l’intelligence.

ל : cœur de l’Aleph-Beth, enseigner, étudier. La valeur numérique est 30, symbole de l’équilibre céleste, potentiel de perfection.

Si on ramasse tous ces sens on obtient l’équilibre mental, l’ouverture sur un avenir et une transmission par l’enseignement, par l’interprétation.

L’association des lettres donne לָשֹׁן, la langue. Ainsi cette « Téva » a quelque chose à voir avec la langue. Or une curiosité lexicale attire l’attention : Le terme « Téva», traduit par arche ou caisse est inhabituel. Il n’y a que deux occurrences dans la Torah, ici et en Exode 2 :3, où il s’agit de la nacelle dans laquelle Moïse fut placé et abandonnée au fleuve.

Mais ce nom « Téva, caisse » signifie aussi « mot ». 

Voilà l’énigme : en quoi la « Téva », le mot, dont toutes les dimensions donne « la parole », est-il une réparation de la confusion et de la violence antédiluvienne ?

La Téva, le mot, est construit comme un langage. Pour échapper à la violence de l’univocité de la langue de Babel, il faut pénétrer dans le mot, la tevah, et en parcourir toutes les dimensions. La multiplication des dimensions de l’arche,( 300x50x30 on obtient 450 000. En réduisant à la dizaine on obtient 45), équivalent de אַדָם, Adam. L’homme c’est le langage !

עֲשֵׂה לְךָ תֵּבַת ,« fais toi une Téva » résonne alors curieusement. Fais-toi, pour toi, un langage. C'est-à-dire une vraie parole qui annule le silence de la violence de Caïn et la violence de l’injonction de Babel.

Noé et sa famille sortent de l’arche avec les autres passagers. (Ch. 8 1-14)

Bénédiction et alliance avec Noé, les commandements noahides. (Ch.8 15-22 ; Ch. 9 1-17).

Nous avons vu que contrairement aux instructions de Dieu l’ordre de sortie est le même que l’ordre de rentrée. Nous avons vu que Rachi l’interprète comme un refus de Noé de reprendre la vie de couple. Noé est en train de manquer son déconfinement ! Bien que le Saint, béni soit-il, exprime clairement les termes d’une nouvelle alliance assortie de nouveaux commandements, Noé plante un pied de vigne et s’enivre. La suite sera catastrophique avec la malédiction de Canan.

Cette histoire de pied de vigne a donné un midrash pittoresque :

« Lorsque Noé, après le déluge, planta la vigne, Satan poussa des cris de joie. "Cette plante-là, dit-il, est à moi. Certes, elle sera le meilleur des pourvoyeurs de mon royaume. Le tout est de trouver le bon engrais pour obtenir beaucoup de fruits." Il s'approcha de Noé, occupé aux travaux de sa plantation.

- Que fais-tu là ? lui dit-il

- Tu le vois répondit Noé, je plante de la vigne.

- Et pourquoi ?

- C'est que le fruit de cet arbuste sera précieux. Il réjouira le cœur de l'homme.

- S'il en est ainsi, dit Satan, occupons-nous ensemble à trouver un engrais convenable.

Satan alors apporta successivement une brebis, un lion, un tigre, un porc et enfin un singe. Il sacrifia tour à tour ces animaux, de façon que leur sang, pénétrant dans le sol et de là dans le suc de la vigne, se mêlât dans le raisin. L'astucieux Satan savait bien ce qu'il faisait.

Aujourd'hui encore les caractères des animaux qu'il a choisis se montrent dans les effets du vin. S'il boit un peu de vin, l'homme est doux comme la brebis. Boit-il une dose un peu plus forte, il devient courageux comme un lion. Quand il dépasse la juste mesure, le voilà féroce comme le tigre. Enfin s'il s'abandonne à la passion de boire, il ressemble au porc qui se vautre dans la fange et il devient aussi abject qu'un singe grimaçant. »

Mais, dans les écritures la vigne n’a pas aussi mauvaise réputation. La preuve !

Is 27,2 : en ce jour-là chantez un cantique sur la vigne.

Is 5:7 La vigne de l'Eternel des armées, c'est la maison d'Israël, et les hommes de Juda, c'est le plant qu'il chérissait.

Is 5:1 Que je chante pour mon ami, le chant du bien-aimé et de sa vigne: Mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux.

Is 27:2 Ce jour-là, chantez la vigne délicieuse.

Bref, sortons du confinement avec prudence mais courage. Dans le temps dans lequel nous sommes, alors que l’ordre du monde ne semble plus être réglé que par l’esprit de lucre sans soucis des conséquences de ces appétits sur l’ordre social et sur la nature même, l’histoire de Noé résonne comme un appel. Chacun d’entre nous n’est-il pas assigné à se considérer, aujourd’hui, comme le dernier des justes et seul responsable.

Encore faudrait-il ne pas céder ni à la dépression ni à l’ivresse consolatrice qui s’abattirent sur Noé et garder l’espoir. Si un verre de bon vin peut y aider, pourquoi pas mais «à consommer avec modération » !

1 A.F. Campbell - M. O’Brien, Sources, pp.214-215, in « Introduction à la lecture du Pentateuque » Jean-Louis Ska, Lessius, 2000, p.91.

2 En fait Jean-Louis Ska montre comment ce texte entrelace deux textes. Voir dans op. cité, (pp. 92-97), comment il propose de découper le récit en montrant deux récits parallèles et les solutions qu’il propose.

3 Je dois à M.A. Ouaknin toute la suite de cette étude, extraite de « Concerto pour quatre consonnes sans voyelles, » Balland, collection Métaphora, 1991, chapitre VIII-X (pp. 63-78) : courir dans les mots.

 
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