Rachi de Troyes, un maître universel du judaïsme bien français.

Ce soir nous allons à la rencontre d’une des plus grands commentateurs des textes de la tradition juive : Rabbi Chlomo ben Itzhak HaTzarfati, (Rabbi Salomon fils d'Isaac le Français) plus connu sous l’acronyme1 de Rachi.
Dans la pratique de l’étude, que ce soit celle du texte sacré ou celle des textes de la tradition orale, le recours aux commentaires de Rachi est la première démarche de l’étudiant. A tel point qu’il devient un compagnon indispensable et familier.


Voici ce qu’en dit Manès Sperber, (1905-1984), essayiste, proche d’Alfred Adler et d’André Malraux. Juif autrichien, enraciné dans l’Empire austro-hongrois :
« Ah ! que ce Juif champenois, si éloigné de nous dans le temps et dans l'espace, demeurait présent partout où les élèves du heder2 se penchaient sur la Bible ou sur le Talmud. Parfois, il me semblait qu'il était avec nous, dispensateur caché de la grande lumière qu'il répandait chaque jour nouveau avec une générosité infinie. Et chaque jour, de nouveau, il méritait son titre de moréh morénou, de maître de nos maîtres3 »

Dans un premier temps nous rappellerons l’importance de l’interprétation dans la tradition juive. Puis nous aborderons la biographie de Rachi et le contexte historique dans lequel il évolue. Enfin nous illustrerons à partir d’un exemple, la méthode de Rachi.

Quelle est la place du commentaire dans la tradition :

On dit que le peuple juif est le « peuple du livre ». Il est plus exact de dire qu’il est le peuple de « l’interprétation du livre4 ». En effet le judaïsme se fonde davantage sur une façon d’être au monde que sur une théologie théorique. Cette façon d’être au monde s’appuie sur une tradition scripturaire dont l’origine est la Torah reçue par Moïse « du Sinaï ». Cette Torah est accompagnée par des « écrits prophétiques » (Nevi’im) et « d’autres écrits » (Kétouvim). L’ensemble, Torah, Nevi’im et Kétouvim constitue ce qu’il est convenu d’appeler « la Bible ». Dans la tradition juive, cet ensemble est désigné par l’acronyme des trois groupes de textes : « le Tanakh » (T pour Torah, N pour Nevi’im et Kh pour Kétouvim).
A partir du livre inspiré, se développe un ensemble de commentaires : les midrashim et le talmud.
Les midrashim (de la racine DRS, darash, chercher, enquêter) explicitent les difficultés de la Torah dont ils suivent le texte verset après verset. Même s’ils peuvent paraître s’éloigner, parfois considérablement du texte, ils prennent leur source sur une difficulté de compréhension de celui-ci.
Le Talmud procède différemment. A partir des différentes circonstances de la vie, il répond à la façon de se comporter pour un juif. En s’appuyant sur le texte inspiré il indique comment être juif au monde.
Ce travail d’interprétation à partir de la « Torah Ecrite » du Sinaï élabore un corpus appelé « Torah Orale ».
On peut considérer « que la Torah est confiée aux sages qui ont pour mission de la conserver vivante et praticable pour tous, moyennant les innovations nécessaires en fidélité à la tradition ».5
Interpréter c’est donc développer à l’extrême les sens du texte écrit pour tenter d’entendre la voix de Hachem, qui s’est voilée en se donnant.
Voilà le défi : Comment peut-on envisager d’entendre cette parole infinie dans l’étroiture de l’univocité apparente de la lettre.

La lecture juive de l’Ecriture passe par une extrême attention au texte. La langue elle-même se prête au jeu des ambigüités ne serait-ce que par les variations des points-voyelles qui font changer le sens des mots et l’extrême polysémie des mots.
L’interprétation est à l’écoute de ces reliefs qui peuvent se limiter à une tournure anormale, voire une anomalie orthographique.
Quant au Talmud, sa rédaction souvent très synthétique nécessite une explicitation prise en charge par le commentaire.
C’est dire l’importance du travail d’exégèse. Elle s’inscrit dans une chaîne de tradition qui est souvent rappelée. Ainsi peut-on suivre l’élaboration du commentaire d’un sage à un autre. Dans cette chaine s’inscrit en priorité notre Rabbi Shlomo ben Itzhak HaTzarfati, le Français.
Car le plus fameux, le plus indispensable des commentateurs de la Bible et du Talmud est français natif de Troyes !

Rachi de Troyes, né vers 1040 et mort dans la même ville le 13 juillet 1105, a été pour sa communauté juive troyenne non seulement un rabbin respecté, mais aussi un légiste et un décisionnaire célèbre. Par ses nombreuses allusions sur les coutumes locales et la langue pratiquée en Champagne il s’inscrit dans l’histoire de son temps.
Il faut donc situer Rachi dans le contexte historique champenois alors que se constitue le royaume de France et préciser sa place dans le contexte de la communauté juive de l’Est de la France du XIème siècle.

L’Europe chrétienne, du temps de Rachi, se définit alors par trois grands phénomènes : la croissance du pouvoir de la féodalité, l’émergence de la monarchie et, dans un deuxième temps, la grande explosion des croisades.
Le système féodal englobe la presque totalité des terres et des hommes : tout individu est lié par serment à un suzerain, lui-même vassal d’un seigneur plus puissant. Au sommet de la hiérarchie se trouvent les grands feudateurs et le roi. Mais en dépit de son titre, le roi ne contrôle en fait que son domaine propre alors que la puissance seigneuriale s’exerce sur des territoires infiniment plus vastes. Ainsi le grand fief du comte de Blois s’étend jusqu’au comté de Troyes : c’est la Champagne qui compte plus de deux mille vassaux directs. Il s’agit d’un état féodal, concurrent sérieux de la puissance capétienne.
C’est dire que la Champagne de Rachi est plus tournée vers ses marches de l’Est et en particulier la Rhénanie que vers le royaume de France. C’est dire aussi que les communautés juives évoluent dans une relative autonomie par rapport au pouvoir centralisateur capétien plus ou moins soumis aux Papes.
Mais l’explosion du phénomène des croisades en 1095 va changer la donne. (Rachi a alors 55 ans) Celle-ci est-elle liée à la pression démographique, à la puissance féodale que les capétiens cherchent à endiguer ou à la volonté du Pape de mettre la main sur la politique européenne ? Sans doute les trois facteurs se combinent.
Toujours est-il que la constitution « d’un peuple chrétien » va aboutir à définir par exclusion une « communauté juive » qui va se structurer. Il est certain que le tournant de la croisade va modifier profondément le fonctionnement des communautés. Paradoxalement l’ostracisme chrétien va favoriser l’éclosion d’une culture juive avec la création de nombreux centres d’études et une renaissance de l’hébreu qui avait cédé peu-à-peu la place à la langue vernaculaire6.
Pour la Champagne il ne faut compter pas moins d’une cinquantaine de communautés sises le long de la Seine, de l’Aube et de la Marne. La prospérité des juifs de Champagne s’explique par l’importance politique et économique de l’Etat champenois, siège de grandes foires. Ainsi qu’à une sollicitude constante des comtes de Champagne.
Rachi est homme de son temps, loin de l’image d’un érudit cloitré dans son cabinet d’étude. Il parcourt les marchés, observe les artisans, reçoit des voyageurs. Il siège dans les instances communautaires, répond dans un abondant courrier à de nombreuses questions « halakhiques7 ». Ses commentaires sont émaillés d’allusions aux pratiques artisanales de sa Champagne. Il n’hésite pas à répondre qu’il est requis par les vendanges et qu’il répondra exhaustivement plus tard à la question posée.
Mais il est pour nous l’extraordinaire commentateur de la Bible et du Talmud sans lequel « nous serions aveugle. ». Il est donc temps d’aborder la méthode de Rachi.
La langue de Rachi est d’abord d’une grande concision et d’une grande clarté. Il ne s’étend jamais dans des considérations philosophiques ou théologiques. Sa volonté est d’éclairer une difficulté du texte. Il reste au sens manifeste en ne se réfèrant au commentaire midrashique8 seulement quand cela est nécessaire. C’est aussi un grammairien qui s’attache aux difficultés du texte. Malgré sa concision, son commentaire s’appuie sur toute sa connaissance de la tradition.
A partir du verset, il souligne le point qui pose question. Si bien qu’il faut toujours se poser la question devant son commentaire : « qu’est ce qui dérange Rachi ?» Sur le plan formel, à la suite du verset, Rachi en reprend un fragment. C’est la phrase d’amorce, le « Dibour Hamatril » qu’il faut analyser avec attention. Souvent le commentaire, tout en éclairant la difficulté, invite le lecteur à explorer une direction souvent insoupçonnée.

Voyons un exemple : il s’agit de l’affaire de Sodome. Après l’annonce de la grossesse de Sarah, les anges, ou le Saint béni soit-Il, on ne sait pas bien, se dirigent vers Sodome dont la perversité était grande.
Gn 18, (trad. Louis Segond) 20 : Et l'Éternel dit : Le cri contre Sodome et Gomorrhe s'est accru, et leur péché est énorme.
21C'est pourquoi je vais descendre, et je verrai s'ils ont agi entièrement selon le bruit venu jusqu'à moi ; et si cela n'est pas, je le saurai.
22Les hommes se détournèrent de là, et allèrent vers Sodome. Mais Abraham se tint encore en présence de l'Éternel.

Rachi : S’est accru : Chaque fois que l’on trouve dans la Tora le mot rava avec l’accent tonique mis sur la dernière syllabe (va), il veut dire « grand » ou « en train de grandir ». Ici, où l’accent est mis sur l’avant-dernière syllabe (ra), il veut dire : « déjà devenu grand. »
Ici on a un commentaire sur une forme grammaticale.

Rachi : Je vais descendre : C’est pour enseigner aux juges qu’ils ne doivent pas prononcer de peine capitale avant d’avoir « vu » [et approfondi l’objet du litige. Autre explication : « Je vais descendre » jusqu’au fond de leurs actes.
Ce commentaire est une façon d’éviter un anthropomorphisme et de donner un enseignement.
S’ils ont fait entièrement comme le cri est venu jusqu’à moi et si cela n'est pas, je le saurai :
S’ils persistent dans leur rébellion, je les exterminerai. Et s’ils ne persistent pas dans leur rébellion, j’aviserai à les punir par des châtiments, mais je ne les anéantirai pas.

Rachi : Les hommes se détournèrent de là : De l’endroit où Abraham les avait accompagnés.

Rachi : Et Abraham était encore debout devant Hachem : Ce n’est pas lui, pourtant, qui s’était levé pour se tenir debout devant Dieu, mais c’est le Saint béni soit-Il qui était venu chez lui pour lui dire : « comme le gémissement de Sedom et de ‘Amora est grand ». Le texte aurait dû donc dire : « et Hachem était encore debout devant Abraham », mais il s’agit là d’une correction des scribes, [destinée à prévenir une éventuelle interprétation irrévérencieuse]
Ce commentaire est là pour expliquer une anomalie narrative.

Cet exemple montre à quel point Rachi reste au mot-à-mot du texte pour en extraire les questions d’où découlent de nouveaux développements.
On comprend ainsi que le commentaire de Rachi est le premier pas de l’interprétation.