L’abbé Pierre, un bâtisseur d’humanité Groupe Abraham 6 mars 2019 Le titre de l’intervention est celui d’une biographie parue aux éditions du Chêne en 2016 Retracée la vie si pleine de l’abbé Pierre ne peut se faire en une demie heure ! Aussi je vous invite à lire la chronologie ci-jointe extrait du livre cité plus haut. C’est la ville qui a voulu donner à la place centrale de la Duchère le nom de place abbé Pierre, ce qui a du sens pour ce quartier car l’un des grands combats de l’abbé Pierre a été un toit pour tous !

1-Une enfance et une adolescence marquée par la solidarité et la religion. Cinquième d’une famille catholique bourgeoise de 8 enfants, Henri Grouès naît à Lyon le 5 août 1912. Son père, Antoine Grouès, est négociant en soierie puis directeur des Fonderies du Rhône. Porté par des valeurs de partage et de solidarité, il est engagé dans de nombreuses associations, notamment aux HospitaliersVeilleurs, une œuvre caritative lyonnaise. A 12 ans, Henri découvre ce que fait son père chaque dimanche matin : il rase, coupe les cheveux et sert le petit-déjeuner à une cinquantaine de mendiants. On l’appelle « le barbier des miséreux ». En 1925, il rentre chez les scouts. Le scoutisme comptera énormément dans la formation de l’adolescent et la vie de l’homme. Il étudie chez les jésuites à Lyon. En 1927, il participe à un voyage à Rome avec son groupe de collégiens ; au retour, l’étape à Assise est pour lui une révélation. Il est frappé d'un « coup de foudre avec Dieu » selon ses propres mots. L’année suivante, la lecture d’une vie de saint François d’Assise oriente sa vocation, séduit par le dépouillement qu’il incarne. Dès lors, il lit et se recueille beaucoup. Mais celui que les scouts avaient surnommé « castor méditatif » hésite encore entre la réflexion et l’action : aller « vers le désert pour ne plus penser qu’à Jésus » ou lutter « en terrain ennemi, batailler en militant à grands coups ». Henri Grouès choisit finalement le couvent et les capucins, la branche la plus austère des franciscains. Le 21 novembre 1931, à 19 ans seulement, il entre au couvent de Notre-Dame-de-Bon-Secours à SaintEtienne. En 1932, il prend le nom de frère Philippe et rejoint le couvent de Crest, dans la Drôme où il effectue sept années d’études et prononce ses vœux le 3 janvier 1937. S’il décrira plus tard cette période comme un « vrai temps de bonheur intérieur » et une préparation inestimable à sa vie de prêtre atypique, cette vie monastique lui apparaît néanmoins très rude. Il souffre de la solitude, du faible niveau intellectuel et des conditions de vie très austères, alors qu’il est de santé fragile depuis longtemps. 2-La guerre et la politique L’engagement de l’abbé Pierre dans la Résistance débute le 18 juillet 1942, lorsqu’il accueille deux Juifs pourchassés qui frappent à sa porte. Il réalise à ce moment la véritable persécution subie par les Juifs et se lance spontanément dans l’action. Il leur procure de faux-papiers grâce à une religieuse puis les fait passer en Suisse. Il monte des filières de passage dans les Alpes, et crée à son domicile un laboratoire de fabrication de cartes d’identité. En février 1943, une loi institue le Service du travail obligatoire (S.T.O.) en Allemagne ; l’abbé Pierre crée des maquis pour les jeunes réfractaires au S.T.O. et, en avril 1943, un bulletin de liaison à leur intention, pour lequel il a besoin d’une secrétaire. Il rencontre alors Lucie Coutaz ; elle devient sa fidèle collaboratrice pendant 39 ans, l’accompagnera dans tous ses combats et sera co-fondatrice d'Emmaüs. Durant cette période, il utilise 4 pseudonymes successifs, dont l’abbé Pierre, pour ne pas être repéré par la Gestapo et la police de Vichy alors qu’il devient de plus en plus actif dans les filières de Résistance. En mai 1944, ses chefs lui ordonnent de franchir clandestinement les Pyrénées pour rejoindre de Gaulle à Alger. Ses actions dans la résistance lui valent la croix de guerre 1939-1945 avec palme à la Libération. À son expérience passée et aux drames dont il a été témoin, il doit, comme bien d’autres résistants de tout bord qui l’ont côtoyé, son engagement politique pour restaurer une société digne fondée sur les droits humains fondamentaux, mais aussi sa profonde détermination à agir pour des causes qu’il croit justes, y compris parfois dans l’illégalité, et à mobiliser autour de lui pour faire changer les lois établies et les regards indifférents. Rentré en France mi-janvier 1945, on le sollicite pour représenter la Résistance catholique au sein de la future Assemblée nationale. Le 21 octobre 1945, il est élu député de Meurthe-et-Moselle à l’Assemblée nationale constituante sous l’étiquette du MRP (Mouvement républicain populaire), bien qu’il se définisse comme un « indépendant élu à la tête de la liste MRP ». Durant ses trois mandats, l’abbé Pierre est particulièrement engagé dans la défense des Résistants, la promotion des idées fédéralistes et milite pour l’objection de conscience. Il s’éloigne peu à peu du MRP dont il démissionne en 1950 pour protester contre la violence de la répression policière lors d’une grève ; il crée avec quelques autres députés le groupe de la Gauche indépendante. Il se représente le 17 juin 1951 mais n’est pas réélu, sans pour autant en éprouver de véritable amertume. 3- Le fondateur d’Emmaüs En 1947, l’abbé Pierre loue une grande maison délabrée à Neuilly-Plaisance, dans la banlieue est de Paris. Fidèle à son idéal, il y ouvre une auberge internationale de jeunesse, pour accueillir des filles et des garçons « dont les pères s’étaient entretués peu de temps auparavant et qui découvraient, la paix revenue, de quel point d’abomination l’Homme avait été capable ». A l’automne 1949, l’abbé Pierre est appelé près de Georges, ancien bagnard désespéré qui a tenté de se suicider. « C’est alors qu’Emmaüs est né. Parce que, sans réflexion, sans calcul, j’ai fait pour ainsi dire le contraire de la bienfaisance. Au lieu de dire : "tu es malheureux, je vais te donner un logement, du travail, de l’argent", les circonstances m’ont fait dire exactement le contraire. Je ne pus que lui dire, parce que c’était la réalité : "tu es horriblement malheureux, et moi je ne peux rien te donner (…). Mais toi, puisque tu veux mourir, tu n’as rien qui t’embarrasse. Alors est-ce que tu ne voudrais pas me donner ton aide pour aider les autres ?" (…). Si cela un jour était oublié, Emmaüs n’existerait plus. C’est avant tout cela : dire à celui qui se voit être de trop, qui ne se sent plus bon à rien : "Je n’ai rien à te donner, sauf mon amitié, et mon appel à partager mes efforts pour ensemble sauver d’autres". Georges devient le premier compagnon. La maison en accueille rapidement d’autres ; ainsi naît la première communauté Emmaüs. En décembre 1949, quelques jours avant Noël, l’abbé Pierre recueille la première famille, expulsée de son logement. En octobre 1950, il inaugure avec ses compagnons leur première construction avec permis de construire ; il achète un autre terrain pour de nouvelles constructions. Battu aux élections de juin 1951, il perd ses indemnités parlementaires qui faisaient vivre la communauté ; en décembre, les caisses sont vides et il se résout à mendier à la sortie des théâtres. L’ayant appris, un compagnon lui explique comment il survivait en fouillant dans les poubelles et triant ce qui pouvait être revendu. L’abbé Pierre lui accorde sa confiance et les compagnons bâtisseurs se font chiffonniers. L’abbé Pierre à qui l’argent manque n’hésite pas à planter des tentes et construire des abris de fortune sur des terrains peu chers car non viabilisés. Aux représentants de l’Administration qui lui demandent son permis de construire, il oppose le « permis de vivre ». Pour financer ses activités, il participe en 1952 au jeu « Quitte ou double » sur Radio Luxembourg, et remporte 256 000 francs qui permettent d’acquérir un camion et de nouveaux terrains. 4- l’appel de février 1954 : "l'insurrection de la bonté".1 L'appel de l'abbé Pierre soulève la question des exclus de la croissance dans une France qui connaît alors la spectaculaire mutation des Trente Glorieuses. La population s'accroît avec le baby boom, la croissance économique frôle les 5%, la France change. La "révolution silencieuse" que connaissent les campagnes génère un exode rural conséquent. Les populations immigrées auxquelles la France fait alors appel - pour combler le manque de bras - gagnent elles aussi les villes. Or, la Seconde Guerre mondiale a engendré des destructions conséquentes et la reconstruction opérée depuis 1945 n'a pas suffi à pallier le manque de logements. En périphérie des grandes agglomérations, des bidonvilles accueillent dans des conditions dramatiques ces populations laissées pour compte de la croissance. En cet hiver 1954, Paris grelotte par moins 15 degrés. Des glaçons flottent sur la Seine. Les « couchedehors », comme la presse appelle les SDF à l'époque, recouvrent les grilles d'aération malodorantes du métro ou se réfugient sous les ponts. Un bébé puis une femme meurent de froid en janvier et en février. L’abbé Pierre lance alors un cri de détresse sur les ondes de Radio Luxembourg : c’est « l’insurrection de la bonté » à Paris et en province. Lors de cet hiver de froid terrible, l’abbé Pierre demande au Parlement un milliard de francs, qui lui est d’abord refusé. L'appel de l'abbé Pierre fait exploser les dons, Emmaüs récolte 500 millions de francs et toute sorte de produits de première nécessité. Sur les 500 millions, deux ont un donateur bien connu du grand public. Il s'agit de Charlie Chaplin. Il dit : "Je ne les donne pas, je les rends. Ils appartiennent au vagabond que j'ai été et que j'ai incarné " Les fonds collectés permettent de construire dans les mois qui suivent les premières cités d'urgence en dur, puis des logements sociaux. Sous la pression de l'opinion publique, le Parlement adopte des crédits pour réaliser immédiatement 12.000 logements. Le gouvernement se fixe un objectif de 240.000 nouvelles constructions chaque année. 60 ans après, l'appel de l'abbé Pierre reste d'actualité (extrait d’un article publié par la revue La Vie en 2014) « Cet appel a entraîné une véritable prise de conscience par l'Etat que les logements sociaux étaient en nombre insuffisant, que laisser les gens dormir dehors était inacceptable et que la société ne pouvait pas expulser des familles en plein hiver », commente Florent Gueguen, directeur de la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (Fnars). La trêve hivernale des expulsions locatives, instaurée par une loi du 3 décembre 1956, est directement issue de l'appel du 1er février 1954. Elle empêche d'expulser, du 1er novembre au 15 mars, les locataires poursuivis pour loyers impayés. Le projet de loi Duflot pour l'accès au logement et à un urbanisme rénové (Alur) prévoit aujourd'hui de l'étendre au 31 mars. Les initiatives de l'abbé Pierre en faveur du logement se poursuivent dans les années 1960 à 1980, parallèlement aux activités des communautés Emmaüs. A la fin des années 1980, l'idée d'une fondation habilitée à recevoir les dons et legs est lancée. Créée en 1990, la Fondation Abbé Pierre 1 L’abbé Pierre préférait parler d’insurrection de la justice (ou de l’intelligence) pour désigner l’élan de générosité qui a suivi cet appel radiophonique d’hiver 1954. Il associait charité et bonté à une façon de se donner bonne conscience. Pour lui, le logement, le travail et la dignité devaient être considérés comme des dûs et la société devait s’organiser pour que tous les hommes vivent dignement. a pour vocation d'apporter une aide concrète aux familles rencontrant de graves difficultés de logement. Dans l'esprit d'insolence de l'abbé Pierre, la Fondation interpelle aussi les pouvoirs publics, les décideurs, et informe l'opinion. Chaque année, elle publie un rapport sur le mal-logement, dont les chiffres et les analyses en font un document de référence pour tous les acteurs, publics et privés, du secteur. Héritière de l'abbé Pierre, décédé le 22 janvier 2007, la Fondation tâche ainsi d'être à la hauteur de son attente : « Sur ma tombe, à la place de fleurs et de couronnes, apportez-moi la liste des familles auxquelles vous aurez donné la clé d'un vrai logement » (discours prononcé à la Sorbonne le 2 février 2004). « Globalement, la situation s'est améliorée », estime Patrick Doutreligne délégué général de la Fondation. « On avait 54% de mal-logés en 1954, contre moins de 10% aujourd'hui. Mais on n'arrive pas à résorber ce noyau dur ». Pour Florent Gueguen, c'est surtout le nombre de logements insalubres qui a diminué. « Mais la crise du logement social et de l'hébergement perdurent peu ou prou dans les mêmes conditions ». La Fondation Abbé Pierre estime à 3,5 millions le nombre des mal-logés, dont 141 500 sans-abri, en hausse de 50% depuis 2001. Et le 115, qui gère l'hébergement d'urgence, est saturé : en décembre 2013, 43% des sans-abri qui ont appelé ce numéro n'ont pas obtenu de places à Paris, 61% en province. Le 1er février, les 283 groupes d'Emmaüs France lanceront un nouvel appel dans plusieurs villes de France afin de demander aux citoyens de s'engager à ses côtés. 5- « Frère des pauvres, provocateur de paix » Cette expression, placée par l’abbé Pierre en exergue de son curriculum vitae de 1967, est un véritable fil rouge : elle nous donne le but ultime de ses multiples combats à l’échelle de la planète, sa vie durant, dont beaucoup lui ont valu une renommée internationale et sont à redécouvrir. Malgré une santé fragile l’abbé parcourt le monde, rencontre des grands hommes, des puissants, des stars qu’il n’a pas peur d’interpeller …et régulièrement il se ressource dans la prière, la méditation… il décède à l’âge de 94 ans et aura des obsèques nationales. Malgré l’affaire Garaudy, l’abbé Pierre est aimé des Français : « Sans doute les Français se reconnaissent-ils en ce curé pas tout à fait comme les autres, en cet homme si humain avec ses contradictions et son caractère parfois difficile, ses impatiences et ses insolences, ses colères et ses entêtements, son franc-parler et son indiscipline… sans oublier son humour et son humilité, bref une profonde humilité. » Les carnets intimes de l’Abbé Pierre – Denis Lefèvre Quelques petites phrases « La mondialisation nous conduit, je dirais même nous contraint, à tenter de construire, enfin, un monde fraternel. » « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire. » « La misère est muette comme le pouvoir est aveugle. Il faut que la voix des hommes sans-voix empêche les puissants de dormir. » « Mes amis, réveillons-nous ! Assez d'indifférence ! C'est la guerre ! Une guerre contre la misère qui attaque l'univers des hommes. » « Dans nos banlieues, des générations de jeunes sont laissées à l'abandon, sans espoir de logement, sans projet, sans avenir. Faut-il attendre des catastrophes bien visibles, bien filmées, pour enfin se mobiliser ? » Des paroles à la manière des prophètes bibliques Mon angoisse, c’est la conviction que l’humanité va inéluctablement à sa perte si elle ne se remet pas en question Je vous le dis, la crise économique n’est pas un sale quart d’heure à passer ! il y en a pour longtemps… peutêtre plus d’une génération. Le temps de la croissance et du gaspillage est terminé » prévoit-il lors d’un show devant 3000 personnes au Palais des Congrès en 1984. Là il annonce le lancement de la Banque alimentaire, qu’il parraine, après s’être révolté contre « le scandale de la destruction des surplus agricoles ». Un autre jour il accuse : « on met tout en grève, on arrête les trains, on aggrave la crise, on défile dans la rue pour 1 ou 2% de pouvoir d’achat en moins. Les fonctionnaires sont les milliardaires de notre époque parce qu’ils ont le plus grand trésor qui soit : la garantie de l’emploi ! » L’appel du 1er février 1954 « Mes amis, au secours… Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée… Chaque nuit, ils sont plus de deux mille recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d’un presque nu. Devant tant d’horreur, les cités d’urgence, ce n’est même plus assez urgent ! Écoutez-moi : en trois heures, deux premiers centres de dépannage viennent de se créer : l’un sous la tente au pied du Panthéon, rue de la Montagne Sainte Geneviève ; l’autre à Courbevoie. Ils regorgent déjà, il faut en ouvrir partout. Il faut que ce soir même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s’accrochent sous une lumière dans la nuit, à la porte de lieux où il y ait couvertures, paille, soupe, et où l’on lise sous ce titre « centre fraternel de dépannage », ces simples mots : « Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t’aime » La météo annonce un mois de gelées terribles. Tant que dure l’hiver, que ces centres subsistent, devant leurs frères mourant de misère, une seule opinion doit exister entre hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure. Je vous prie, aimons-nous assez tout de suite pour faire cela. Que tant de douleur nous ait rendu cette chose merveilleuse : l’âme commune de la France. Merci ! Chacun de nous peut venir en aide aux « sans abri ». Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain : cinq mille couvertures, trois cents grandes tentes américaines, deux cents poêles catalytiques. Déposez-les vite à l’hôtel Rochester, 92, rue de la Boétie. Rendez-vous des volontaires et des camions pour le ramassage, ce soir à 23 heures, devant la tente de la montagne Sainte Geneviève. Grâce à vous, aucun homme, aucun gosse ne couchera ce soir sur l’asphalte ou sur les quais de Paris. Merci ! »